Nous profitons de l’actualité brûlante sur l’effacement pour vous présenter un témoignage exclusif de Rhita Chatila, Chef de produit chez Ijenko. Pour rappel, l’effacement permet de réduire temporairement la consommation d’électricité des particuliers ou des industriels dans une optique d’équilibrage du réseau électrique et d’efficacité énergétique. Comme nous l’avons mentionné dans les précédents articles, le contexte Français actuel est peu favorable au développement de l’effacement : électricité peu chère, cadre réglementaire encore flou malgré le récent décret du 3 juillet 2014. Nous sommes donc partis à la rencontre des principaux acteurs de l’énergie pour comprendre leur positionnement sur le sujet de l’effacement et les différents projets afférents.

Pouvez-vous nous expliquer quel est le rôle d’Ijenko dans le processus d’effacement ?

Ijenko intervient uniquement en B to B to C, en mettant à disposition des énergéticiens notre plateforme de services leur permettant de réaliser des effacements auprès des résidentiels [ndlr : un effacement consiste à réduire provisoirement la consommation d’énergie]. Les services Ijenko sont donc commercialisés en marque blanche : c’est l’énergéticien qui assure le contact direct et l’animation de la communauté.

La mission d’Ijenko est double : apporter de la valeur en amont aux énergéticiens et en aval aux utilisateurs finaux. Notre solution comporte :

  • Un module d’effacement raccordé au tableau électrique, ballon d’eau chaude et radiateurs électriques permettant d’activer ou d’éteindre les appareils.
  • Des smart plugs, connectées directement aux appareils électriques, capables de les activer / éteindre et d’en mesurer la consommation.
  • Une plateforme de services ENGAGE permettant à l’opérateur de réaliser toute la chaine d’effacement de la création des opérations d’effacement à l’envoi des ordres sur le module au sein des différents foyers.
  • Une gamme de services pour l’utilisateur final : outils de gestion de la consommation, pilotage, système de notification, feedback sur l’impact individuel et collectif des programmes d’effacement, …
  • Un cloud et des services de data analytics permettant notamment de mesurer le taux de dérogation des utilisateurs à un effacement, le total des énergies effacées, …

Il existe différentes façons d’effacer la consommation d’énergie. Ijenko propose aujourd’hui deux types d’effacements :

  • L’effacement tarifaire : réduction de la consommation en fonction d’un signal de prix (heures creuses / heures pleines). L’utilisateur peut définir, via une interface, des programmes de réduction de la consommation en définissant les appareils qu’il souhaite arrêter. L’utilisateur est donc à l’initiative de la réduction de la consommation des appareils électriques.
  • L’effacement diffus programmé : les utilisateurs souscrivent à une offre d’effacement. Lorsqu’un ordre d’effacement est émis, l’opérateur sélectionne au sein de son pool de client, les foyers qu’il va faire contribuer à son programme d’effacement.

La plupart des études ont démontré qu’il était difficile de rémunérer les particuliers au titre de l’effacement réalisé, selon vous comment rendre l’effacement attractif pour les utilisateurs ?

Effectivement Direct Énergie a réalisé plusieurs simulations de modèles Économiques et a établi, qu’après déduction des coûts liés à l’effacement, la valorisation de la capacité pour un client donné était d’environ 20€/an/client.

Nous avons identifié plusieurs leviers permettant de rendre l’effacement attractif pour les utilisateurs sans rémunération directe liée à l’effacement :

  • Proposer au client, en contre partie de son accord pour se faire effacer, des outils d’efficacité énergétique qui lui permettront de piloter et de réduire sa consommation en énergie, et par conséquent sa facture.
  • Certains utilisateurs sont prêts à effacer leur consommation seulement sur certains intervalles ou type d’appareils. Il est donc important de permettre aux utilisateurs d’indiquer leurs préférences d’effacement. La collecte de ces informations permettra d’alimenter une base client. La qualification de la base client servira aussi à l’opérateur d’effacement : il lui sera alors possible de qualifier la fiabilité du gisement (disponibilité de la puissance) ainsi que sa capacité (puissance que le client est capable de mettre à disposition) de son périmètre.
  • Mettre à disposition des consommateurs les moyens d’être informés des prochaines opérations d’effacement et de pouvoir déroger s’ils le souhaitent. Dans le cadre du démonstrateur Modelec en partenariat avec Direct Energie, l’utilisateur est notifié de l’effacement programmé le concernant. Il a également la possibilité de se retirer du programme d’effacement via l’interface.

Comment expliquez-vous un tel engouement pour l’effacement aux USA alors que la France peine à développer ce levier de flexibilité ?

Aux États-Unis le contexte du marché est différent, on peut citer entre autres les prix de l’électricité, la prise de position des acteurs publics pour la mise en œuvre d’une politique énergétique et l’organisation entre acteurs énergéticiens.

Les énergéticiens ont déployés plusieurs types de rémunération pour les consommateurs participant aux programmes d’effacement :

  • le « Time-based Demand Response » : l’utilisateur est encouragé à modifier ses usages énergétiques afin de consommer quand les tarifs sont bas, particulièrement en dehors des périodes de pointe.
  • le « Incentive-based Demand Response » : l’utilisateur est rémunéré pour chaque participation à un programme d’effacement, en fonction de l’énergie effacée.
  • rémunération sur synergie de services : mettre à disposition des services à valeur ajoutée qui permettent au client de réduire sa consommation et de baisser sa facture.

La combinaison de différents types de rémunération, par exemple sur la base d’un bonus et de synergie de service, a permis de faire progresser le taux de participation des résidentiels aux programmes d’effacement de 6,5% en 2011 à 7,7% en 2013.

Quelles sont, selon vous, les perspectives d’évolution de l’effacement en France ?

Il est difficile de dire quand l’effacement diffus verra l’émergence d’un modèle économique viable lui permettant de se développer à terme. Les acteurs pensent notamment à l’arrivée du marché de capacité, qui permettra aux opérateurs d’effacement d’avoir une double rémunération à la fois sur la capacité et sur l’énergie. L’arrivée du compteur Linky pourra également jouer un rôle important dans la valorisation de l’effacement. Il permettra de contribuer à une meilleure mesure de l’énergie réellement effacée et par conséquent les rémunérations associées aux opérateurs.

D’un point de vue modèle économique, l’équation pourrait profiter aux acteurs pouvant maîtriser leurs coûts de mise en oeuvre de l’effacement. Comparés aux Pure Players [ndlr : opérateurs d’effacement qui ne sont pas énergéticiens], les énergéticiens pourraient être avantagés pour les raisons suivantes:

  • ils peuvent profiter de leur portfolio client existant pour constituer leur parc de flexibilité, là ou un Pure player serait contraint à de forts coûts d’acquisition des nouveaux clients
  • ils peuvent offrir une gamme de services plus étendus en profitant des systèmes déjà en place chez leurs clients (suivi de consommation du chauffage, installation de chaudière supplémentaires, …)

En ce sens, le développement de l’effacement semble avoir plus de chances d’être porté par les énergéticiens. Ces derniers auront besoin des Enablers techniques [ndlr : acteur qui facilite le processus d’effacement en mettant à disposition de l’opérateur d’effacement les moyens nécessaires (technologies, services, …) ] tel IJENKO, pour mettre en œuvre les outils nécessaires au pilotage, à l’analyse et à la qualification des gisements.

Il reste cependant des freins à lever pour permettre à l’effacement diffus de se développer dans le secteur résidentiel et de faire émerger un modèle économique durable. Les opérateurs d’effacement pourraient donc opter pour un effacement multisectoriel en démarrant  par le secteur industriel ou tertiaire pour sécuriser leur périmètre et se déployer progressivement sur le diffus.

On perçoit un intérêt croissant de la part des acteurs de l’énergie sur le sujet de l’effacement. Les consommateurs semblent cependant encore trop peu informés sur les solutions proposées sur le marché. Pour autant, le potentiel d’effacement est abondant et diversifié.  Rendez-vous au prochain interview.