En novembre 2015, Bill Gates a créé la surprise en annonçant le lancement d’un fonds d’investissement géant destiné à favoriser l’essor des énergies propres. Abondé par quelques-unes des plus grandes fortunes du monde, ce fonds soutiendra les technologies les plus innovantes et prometteuses du secteur.  Retour sur cette initiative.

Le « Breakthrough Energy Coalition » : donner les moyens d’innover dans le secteur de l’énergie

En marge de la COP21, Bill Gates a dévoilé son projet de fonds d’investissement privé de plusieurs milliards d’euros, le Breakthrough Energy Coalition. L’objectif affiché est clair : rendre accessible au plus grand nombre les énergies propres, pays émergents en tête. 27 investisseurs privés, parmi lesquels Mark Zuckerberg (Facebook), Richard Branson (Virgin), Jeff Bezos (Amazon) ou encore Xavier Niel (Free), participent à l’aventure portée par le fondateur de Microsoft. Même l’université de Californie a rejoint le mouvement. Si l’enveloppe du futur fonds n’a pas encore été précisée, Bill Gates a déjà annoncé son intention d’y contribuer personnellement à hauteur de 2 milliards de dollars.

Money and plant. Hand holding euro coin.

 

En 2010, Bill Gates exposait déjà dans une conférence TED sa vision de l’avenir énergétique de la planète. Selon lui, seuls des « miracles » (comprendre des innovations radicales) peuvent nous permettre de tendre vers un monde zéro carbone. Faire émerger des technologies nouvelles est ainsi un défi majeur pour les années à venir.

Un constat s’impose cependant : la frilosité des investisseurs privés traditionnels à financer des projets à haut risque et qu’ils jugent peu rentables freine l’innovation. Pourquoi investiraient-ils dans des projets qui à l’échelle d’une vie procurent des retours financiers aussi faibles ? Du côté du secteur public, les investissements demeurent insuffisants pour pallier les déficiences du marché. Le Breakthrough Energy Coalition, en faisant appel à des investisseurs qui ne placent pas la rentabilité comme critère de décision principal, entend faire progresser la recherche et le développement sans en faire supporter le risque au secteur public. Les objectifs d’innovation dans le domaine de l’énergie ne peuvent être atteints que par le tissage de liens étroits et de long terme entre gouvernements, instituts de recherche et entreprises. C’est pourquoi, la création du fonds d’investissement privé s’accompagne d’un engagement plus large d’une vingtaine de pays dont la France, les États-Unis, le Japon, le Mexique et les Émirats Arabes Unis au sein de l’initiative « Mission innovation ». Les États membres s’engagent à doubler leurs investissements en R&D dans le secteur de l’énergie d’ici fin 2020.

Le « Breakthrough Energy Coalition » interviendra à terme dans cinq domaines : la génération et le stockage d’électricité, les transports, les usages industriels, l’agriculture et l’efficacité des systèmes énergétiques. Le soutien financier devrait permettre aux jeunes entreprises de franchir la « vallée de la mort », ce gouffre qui marque le passage du stade de concept à celui du développement réel d’une innovation et à sa mise sur le marché. Sur le site officiel du « Breakthrough Energy Coalition » se trouvent quelques exemples de technologies qui pourraient bénéficier du soutien de ce fonds parmi lesquels le carburant solaire ou encore la peinture photovoltaïque.

Une initiative qui suscite quelques réserves

Si la création d’un tel fonds est louable, il ne fait pourtant pas l’unanimité. Certains commentateurs tels que le blogger et activiste américain Joe Romm, considèrent que l’enjeu majeur n’est pas tant d’investir dans des projets titanesques qui verront (peut-être) le jour dans plusieurs décennies mais plutôt d’encourager le déploiement à grande échelle des technologies existantes. Le rapport au temps de Bill Gates serait ainsi en décalage avec l’urgence climatique. Alors que 17% de la population mondiale n’a toujours pas accès à l’électricité[1], les pays en développement, que vise en priorité le fonds, ne vont pas attendre que ces nouvelles technologies soient disponibles et peu coûteuses pour adapter leur production d’énergie aux besoins croissants de leur population. Pour faire simple, l’objectif doit être de donner dès à présent les moyens à ces pays de s’alimenter en énergies propres car ce n’est pas une fois les centrales à charbon construites que nous les engagerons dans une grande transition écologique. Quand bien même nous y parviendrions, il serait déjà trop tard. L’argument selon lequel ces technologies de rupture permettront de faire baisser le coût des énergies propres peut par ailleurs laisser à désirer. Ce coût, en forte diminution, est en effet très lié aux économies d’échelle, au recul que nous prenons sur l’usage des technologies (c’est l’effet d’apprentissage) et aux améliorations apportées à l’existant. Signalons enfin que le « Breakthrough Energy Coalition » ne précise à aucun moment ce qui est entendu par « énergies propres ». Les prises de position répétées de Bill Gates et de bon nombre des investisseurs du fonds en faveur de technologies controversées (énergie nucléaire, géo-ingénierie, captage stockage de CO2…) nous interrogent légitimement sur la direction que prendront les investissements.

La création du fonds relèverait-elle davantage d’une stratégie médiatique bien ficelée que d’une réflexion autour des leviers réels de la transition énergétique ? La question mérite d’être posée. Dans un contexte de besoins accrus d’investissements pour financer les politiques climatiques, le « Breakthrough Energy Coalition » est une initiative qu’il faut saluer, ne serait-ce que pour le signal qu’elle envoie. L’engagement de tels acteurs privés en faveur d’un défi aussi important pour l’humanité devrait en effet permettre d’initier un mouvement plus global d’investissements propres et de coopérations élargies entre les acteurs privés et publics. Attention cependant aux effets d’annonce : il est encore trop tôt pour juger les nouvelles velléités de ces milliardaires convertis à l’écologie, aussi séduisantes soient-elles.

[1] World Energy Outlook 2015 de l’AIE