Savez-vous que Premian, petit village rural situé dans une vallée de l’Hérault, est un territoire innovant en matière d’énergie ? A l’initiative du conseil municipal, et en particulier de Roland Coutou, Maire Adjoint, un projet d’autoconsommation collective a été mis en place. Ce projet fait suite à une démarche initiée en 2016 dans le cadre de l’appel à projet GreenTech verte lancé par le Ministère de la Transition Ecologique et Solidaire. Retour sur la mise en place d’un projet singulier, qui ouvre la voie vers de nouveaux modes d’utilisation du réseau de distribution d’électricité.

Energystream – Racontez-nous votre projet. Comment est-il né ?

R. Coutou – « Prémian a été lauréat d’un appel à projet territoire à énergie positive pour la croissance verte (TEPCV), qui devait récompenser les territoires avec un programme complet sur la transition énergétique. La municipalité a présenté un projet de remise en service de son moulin à fonction hydroélectrique. Ce moulin desservait autrefois les bâtiments de la Mairie et de l’école. Prémian a été lauréat, mais comme le projet incitait l’hydro électricité, il n’a pas donné lieu à une aide financière.

J’ai donc contacté Ségolène Royal, Ministre à l’époque, qui a proposé de signer une convention pour subventionner une étude à hauteur de 10 000 €. Dans ce cadre, j’ai proposé plusieurs projets que j’avais en tête : mise en place de panneaux photovoltaïques, achat d’un véhicule électrique, installation d’une borne de recharge, itinéraire pédagogique autour du dédale du moulin… La convention que nous avons signée s’est finalement concentrée sur l’achat d’un véhicule électrique, la borne et les panneaux solaires. Nous avons obtenu un financement très intéressant de 80% sur la somme hors taxes. Il s’agit du subventionnement maximal qu’une collectivité publique puisse obtenir.

La phase suivante n’a pas été évidente. Nous avions besoin d’une estimation financière de manière à ventiler l’aide sur les différents périmètres. Nous avons donc contacté Tecsol, bureau d’étude spécialisé dans le numérique et l’énergie solaire qui a fait une pré-étude des besoins pour l’utilisation communale. Il est très vite apparu qu’il fallait trouver d’autres débouchés que la consommation des locaux communaux dans le secteur, l’installation était trop petite. Nous avions l’option de revendre l’énergie au distributeur. L’Etat incitait à ne pas revendre l’énergie produite, du fait des aides perçues. Il fallait trouver une solution au sein du territoire. On a très vite pensé à étendre l’installation au bâtiment culturel communale « Au fil des arts », et au seul commerce du village, la boulangerie-épicerie.

Tecsol a alors proposé de nous mettre en contact avec Sunchain pour tester leur système de blockchain et de répartition dynamique de l’électricité qui permet de réaliser une opération d’autoconsommation collective.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

« Nous avons eu l’impression d’essuyer les plâtres. Le projet est clairement innovant et tous les rouages ne sont pas au point aujourd’hui. Nous avons principalement rencontré des difficultés d’ordre administratif. Les différents services de l’Etat et Enedis ne sont pas tout à fait prêts pour mener à bien ce type de dispositif complexe. Il s’agit d’un processus très long : près d’un an, car les process sont encore assez silotés. C’était la première installation de ce type, donc il a fallu aussi faire équiper tous les participants de compteurs communicants. C’était mon point d’inquiétude principal, le compteur Linky étant assez discuté. Mais finalement, personne n’y a fait d’objection. »

Combien de bâtiments, et lesquels, ont été équipés d’un Linky ?

« Plusieurs bâtiments : les ateliers municipaux, la salle des associations, l’agence postale, le bâtiment abritant la Mairie – école, le centre culturel, la partie commerce de la boulangerie et sa partie attenante, en logement. Il n’était possible de mettre en place une opération d’autoconsommation collective qu’avec des compteurs sur un même poste électrique. La loi semble évoluer à ce niveau. Il est vrai que ce serait intéressant pour Prémian d’étendre l’opération à d’autres bâtiments. »

La commune de Prémian, équipée de panneaux photovoltaïques
ici les ateliers municipaux, le centre culturel et la boulangerie

Comment avez-vous dimensionné votre installation ?

« Nous avons pu nous appuyer sur les études réalisées par le bureau d’étude pour le développement et la concrétisation de notre projet d’autoconsommation collective. Ces études ont notamment permis d’identifier les bâtiments sur lesquels il était opportun d’installer les panneaux solaires. La centrale photovoltaïque est installée sur l’ancienne coopérative fruitière qui abrite les ateliers municipaux, le centre culturel et la boulangerie pour une puissance totale de 26 kWc. »

Pour revenir sur l’installation du projet, quel est le taux d’autoconsommation actuel ?

« Le taux d’autoconsommation, déterminé grâce à une application développée par Tecsol, est très sensible aux conditions météorologiques et aux jours ouvrés. En moyenne, pour la Mairie, le taux d’autoconsommation est de 50%. »

Relevé de consommation de l’agence postale de Prémian sur la période du 6 juillet 2019 au 4 août 2019

Avez-vous mis en place des batteries pour stocker l’énergie en excès ?

« Actuellement non mais il s’agit d’un projet que nous souhaiterions mettre en place. Cependant, une étude financière est nécessaire pour évaluer la rentabilité de ce projet. »

Comment vous organisez-vous pour gérer le projet de façon collégiale, notamment sur la revue des taux de répartition ?

« Il a fallu en parallèle de l’installation créer une personne morale, et donc faire appel à un cabinet d’avocat pour rédiger les statuts de l’association, les conventions de participation, dans le but de se prémunir de tout dysfonctionnement.  C’est un travail administratif assez long. Sous le statut d’association les décisions doivent être votées en Assemblée Générale. Par conséquent, les taux de répartition seront revus en AG à la fin de cette 1ère année, puis annuellement. Il faut savoir que dans notre installation, la blockchain priorise les bâtiments communaux car ce sont eux qui ont amené les subventions. »

Savez-vous nous dire quelles sont les économies réalisées par chaque bénéficiaire du projet ?

« On vise entre 30 et 50% d’autoconsommation, ce qui ne représente pas autant d’économie car il faut payer les taxes et le TURPE et affecter 5 à 10% de ces économies pour financer les frais courants de l’association (entretien, assurance, frais de transmission des données etc.). On fonctionne un peu à l’aveugle sur cette première année et nous ne savons pas encore dire quel sera le taux réel. Toutefois, le projet se veut principalement incitatif, pédagogique et innovant ; non uniquement rentable. On veut faire quelque chose de vertueux qui permette de consommer l’énergie produite localement. Par ailleurs, il y a par la suite des frais fixes à provisionner, notamment un contrat annuel d’entretien pour s’assurer que la production est régulière et une assurance de l’installation d’un peu plus de 1000€/an. »

Comment gérez-vous le surplus de production ?

« C’est une obligation en tant que producteur, nous avons eu besoin de nommer un responsable d’équilibre (i.e. une société qui s’assure que ce que la part d’énergie produite est équilibrée avec la part d’énergie consommée). Pour ce qui est de l’excédent produit, nous avons choisi Enercoop. C’est une coopérative dont la vision s’inscrit dans notre démarche vertueuse. Ils ont proposé que pour chaque kWh donné il verserait quelques euros à l’association Energie Solidaire. »

Enedis est un des maillons incontournables dans ce type de projets. Comment s’est déroulée la collaboration avec le distributeur d’électricité ?

« Disons qu’en réalité les retards mentionnés sont structurels. Par exemple, pour l’installation des compteurs Linky, il a fallu qu’ils reçoivent la demande de la part du service qui gère Linky. Comme notre opération est totalement innovante, nos interlocuteurs chez Enedis ont découvert en même temps que nous les implications entre les différents acteurs et se sont rendu compte que certaines procédures étaient à adapter. Par exemple le formulaire pour la création de la ligne où ils demandaient un paiement de l’ARET, alors que c’était impossible pour une collectivité de payer quelque chose qui n’a pas encore été réalisé. Pour cela il a fallu qu’ils modifient leurs formulaires. Heureusement Prémian a bénéficié d’interlocuteurs privilégiés, qui sont allés faire les recherches nécessaires et qui ont soutenu le projet de bout en bout. Je pense que l’opération sera facilitée pour les prochains projets. »

Des questions, des remarques des citoyens de la part des habitants sur le projet ?

« J’ai communiqué sur ce projet et en ai expliqué les tenants et aboutissants via les bulletins municipaux. Mais à ma grande surprise, cela a soulevé très peu de questions et de réactions de la part des habitants. Selon moi, beaucoup ne sont pas au courant de l’existence d’une opération d’autoconsommation collective au sein de la commune. Il m’arrive de croiser des habitants et d’avoir la question « Alors ces panneaux, ça marche ? » ; ce à quoi je réponds « ça marche du tonnerre ! »

Si vous deviez conseiller une autre Mairie sur la mise en place d’un tel projet, quel retour d’expérience feriez-vous ?

« Au préalable, il faut mener des études pour estimer le coût de l’investissement et justifier la somme subventionnée. Dans ce cadre, il est aussi important de concerter la population pour évaluer combien sont intéressés pour rejoindre le projet. Evidemment, le dimensionnement économique est très différent, entre un projet subventionné à 100% et un projet auto-financé à 100 % pour lequel il est sans doute plus compliqué de mobiliser. Puis, petit à petit, je crois qu’il faut aussi réussir à impliquer tous les citoyens, et pas seulement ceux qui sont déjà convaincus. A ce sujet, les études menées par le bureau d’étude nous ont fourni la matière pour mobiliser et convaincre les citoyens. Comme expliqué précédemment, on peut aussi essayer de mieux travailler les clefs de répartition. Enfin, pour donner un ordre d’idée, la mise en place d’un compteur d’autoconsommation collective, c’est 4 mois ! Nous sommes dans une philosophie de grand réseau, alors que notre projet est surtout local, 90% de notre consommation est produite sur place. On emploie une petite partie du réseau et pourtant on paie autant qu’un producteur lambda. On le voit sur le TURPE, le cadre tarifaire n’est aujourd’hui pas complètement adapté pour encourager l’autoconsommation. »

Avez-vous d’autres projets que vous souhaitez mettre en place, à court, moyen ou long terme ?

« A terme, nous aimerions pouvoir réaliser le projet de réhabilitation des moulins, projet sur lequel je travaille depuis 2014 mais qui nécessite beaucoup de temps et de fonds. Nous aimerions également pouvoir étendre le parc de distribution et notamment créer une autre centrale photovoltaïque. »

Vous nous avez parlé en début d’entretien de la mise en place d’une borne de recharge de véhicule électrique : est-elle utilisée ?

« Elle est actuellement utilisée par le véhicule municipal de la Mairie. Mais c’est un peu un sentiment d’échec. Il n’y a pas une volonté suffisante de développer les voitures électriques pour que les citoyens l’utilisent. Nous avons acquis un Berlingo Citroën électrique pour 30 000 €. Le même modèle essence vaut un peu plus de 10 000 €. C’est une somme élevée, mais cela s’est avéré intéressant avec la prime à l’achat, les subventions à 80%, et les économies sur l’essence. Sans ces incitations nous ne l’aurions pas fait. Quand on commencera à avoir des modèles d’occasion, peut-être que ça se développera, parce que le véhicule électrique convient très bien aux usages ruraux contrairement aux idées reçues. »

On observe principalement des démonstrateurs d’autoconsommation collective dans les Métropoles, avez-vous le sentiment d’être un pionnier ?

« Plutôt que pionnier, je dirais innovant. Avec du recul, se lancer dans ce projet à Prémian était une aventure un peu folle. J’ai essuyé les plâtres et nous avons le sentiment d’avoir défriché des processus et des rouages qui n’avaient pas encore vraiment été mis en œuvre. Mais si c’était à refaire, je le referais sans hésiter. »