Luc Poyer a vingt ans d’expérience de direction d’entreprises dans le secteur de l’énergie, en France et à l’international, au sein de grands groupes comme de start-ups. Il a fondé France Nouvelles Energies pour aider les entreprises à réduire leur empreinte carbone tout en créant de la valeur. Après un voyage en Chine, il a fait planter un abricotier en Arménie via son smartphone pour compenser son empreinte carbone. Afin de s’assurer des bienfaits de cette démarche il a décidé de se lancer dans la reforestation du Contadour en Provence.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

France Nouvelles Energies est une « jeune pousse » qui aide les entreprises sur la voie de la décarbonation. A ce titre nous conduisons avec notre partenaire régional, Avive, un projet de puits de carbone forestier dans les Alpes de Haute-Provence, sur le massif forestier du Contadour entre le massif du Luberon, la montagne de Lure et le mont Ventoux.

Le projet est né d’un événement météorologique survenu en novembre 2019, une chute de neige lourde qui a détruit 80% des peuplements de Pin sylvestre sur des centaines d’hectares.

Le périmètre du projet s’étend sur des espaces naturels où les forêts alternent avec des zones de pâturage et des cultures de lavande pour former un paysage emblématique de la Haute-Provence.

Qu’est-ce qu’un puits de carbone forestier ?

Un puits de carbone est un réservoir naturel capable d’éliminer le CO2 de l’atmosphère en l’absorbant et en le stockant durablement. Les puits de carbone jouent un rôle primordial dans la lutte contre l’effet de serre. Les forêts comptent parmi les principaux puits de carbone de la planète, grâce au processus bioénergétique de la photosynthèse.

En quoi correspond la création d’un puits de carbone concrètement ?

Concrètement il s’agit de planter des arbres et de stocker du carbone atmosphérique dans leurs tissus au cours de leur croissance dans le temps.

Le projet consiste à restaurer le puits de carbone détruit par la neige en nous appuyant sur la méthode de « reconstitution de forêts dégradées » définie dans la cadre du Label Bas-Carbone encadré par l’Etat.

Concrètement, nous sollicitons l’appui de la Région Sud et la mobilisation d’entreprises impliquées dans une stratégie de réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre, dans le cadre d’une responsabilité sociale et environnementale volontaire

Ainsi, le projet s’adresse à des entreprises qui ont mesuré et publié leur BEGES (Bilan d’émission de gaz à effet de serre, prévu à l’article L.229-5 du code de l’environnement), qui ont défini un programme de réduction de leurs émissions et cherchent à « compenser » leurs émissions résiduelles. En effet le projet permet d’émettre des « crédits carbone » qui seront comptabilisés par l’entreprise en réduction de ses émissions.

Qu’apporte ce type de projets dans l’environnement où ils sont implantés ?

La plantation permet de choisir les essences d’arbres qui vont être le mieux adaptées aux changements climatiques, ce qui est essentiel pour la pérennisation du couvert forestier. Par ailleurs, le projet apporte de nombreux co-bénéfices économiques, environnementaux et sociaux qui contribuent au développement durable de ce territoire rural.

A titre d’exemples le projet :

  • Soutient l’économie du bois et l’amélioration des peuplements forestiers ;
  • Il sécurise des pratiques pastorales ancestrales (élevage d’animaux en pâturages) ;
  • Il contribue à la préservation de la biodiversité, et à la protection du massif contre l’incendie.

Last but not least, la reconstitution des paysages assure les bases d’une attractivité nécessaire à de nombreuses activités récréatives (randonnées…).

Est-ce Elzéard Bouffier, « L’homme qui plantait des arbres » de Jean Giono qui vous inspire pour développer ces forêts ?

Le site se situe dans une Réserve de Biosphère et a servi de cadre à de nombreux romans de Jean Giono et d’adaptations cinématographiques. Effectivement, il ne vous a pas échappé que la nouvelle « L’Homme qui plantait des arbres » a été inspirée par ces lieux. C’est une coïncidence remarquable qui redouble notre enthousiasme dans ce projet !

Il s’agit de l’histoire d’un berger, personnage de fiction, qui fait revivre sa région en Haute Provence en plantant des arbres entre le début de la Première Guerre Mondiale et 1947.

L’histoire d’Elzéard Bouffier est une belle parabole de l’action positive de l’homme sur son milieu et de l’harmonie qui peut s’ensuivre. C’est bien notre philosophie même si nous ne sous-estimons pas les défis pour y parvenir.

Vous avez évoqué les entreprises qui cherchent à compenser leurs émissions résiduelles. Pourquoi sont-elles intéressées par la participation à des projets comme le puits forestier du Contadour ?

Les entreprises souhaitent :

  • Progresser vers la neutralité carbone
  • Renforcer la communauté de valeurs auxquelles elles adhèrent et motiver leurs équipes en donnant plus de sens à leur action
  • Soutenir des initiatives locales efficaces en réponse aux changements climatiques
  • Construire une relation durable avec leurs clients et fournisseurs

Dans de nombreux cas, elles ont déjà :

  • Mesuré et calculé leurs émissions totales de GES (gaz a effet de serre) sur l’ensemble de la chaîne de valeur, selon une méthodologie robuste et reconnue (ex: Bilan Carbone®, ISO 14 064, GHG Protocol)
  • Établi et publié ce Bilan carbone sur la base de l’ADEME
  • Défini des objectifs de réduction d’émissions, une trajectoire incluant un plan d’économies d’énergies et un pilotage par un reporting régulier.

Et elles veulent aller plus loin en s’engageant dans un projet de compensation carbone exemplaire. En effet le puits forestier du CONTADOUR apporte :

  • Un investissement RSE exemplaire en pleine adéquation avec les valeurs et objectifs des parties prenantes …
  • … fondé sur un partenariat territorial organisé autour d’une gouvernance structurée…
  • Pour répondre aux besoins d’un territoire remarquable, fragilisé par le changement climatique dans le cadre d’un programme innovant participant à la stratégie nationale bas-carbone

Enfin, s’engager en faveur d’un projet français est d’autant plus intéressant pour les entreprises qu’il garantit une meilleure certification que certains projets internationaux, grâce au Label bas-carbone notamment.

Vous avez parlé de label et de certification. Comment l’absorption de CO2 par la forêt est-elle authentifiée ?

Un label permet de certifier les effets de la forêt. Il s’agit du label bas carbone, qui met en place un cadre innovant et trans­parent offrant des perspectives de financement à des projets locaux de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Il permet ainsi d’accom­pagner la transition écologique à l’échelon territorial, en récompensant les comportements vertueux allant au-delà des pratiques usuelles. Des collectivités, des entreprises, et même des citoyens, sont volontaires pour engager des actions bénéfiques pour le climat, par exemple pour compenser leurs émis­sions résiduelles. Ces financeurs potentiels souhaitent que la qualité et l’intégrité environnementale des projets soient certifiées. Le label bas-carbone leur offre ces garanties et permet ainsi de diriger des finance­ments vers des projets vertueux pour le climat et l’environnement.

Dans ce cadre, le décret du 28 novembre 2018 (2018-1043) met en place le label bas carbone. Les absorptions de C02 labélisées et reconnues par le label bas-carbone peuvent être répertoriées dans les rapports CSE des entreprises ayant investi dans le projet.

En quoi ces projets s’insèrent-ils dans une démarche globale de neutralité carbone ?

La neutralité carbone est définie comme l’équilibre entre les émissions anthropiques et les absorptions anthropiques. Elle se mesure à l’échelle mondiale.

Les émissions anthropiques sont l’ensemble des flux de carbone qui entrent dans l’atmosphère chaque année en raison des activités humaines.

Les absorptions anthropiques sont l’ensemble des absorptions de carbone créées par la main de l’homme, notamment la reforestation.

La façon dont les entreprises peuvent contribuer efficacement à cet objectif mondial est d’agir, dès à présent, sur trois leviers distincts : réduire leurs propres émissions en ligne avec les objectifs mondiaux, contribuer à la réduction des émissions d’autres acteurs à l’intérieur et à l’extérieur de leur chaîne de valeur, et contribuer au développement des puits de carbone, à l’intérieur et à l’extérieur de leur chaîne de valeur également.

Il n’est donc pas recommandé pour une entreprise de se dire : « neutre en carbone ». En revanche, une entreprise peut contribuer à la neutralité carbone mondiale en s’inscrivant dans une dynamique de plus en plus vertueuse.

Une étude a été publiée dans la revue Nature Climate Change en janvier dernier confirmant les bienfaits des forêts de la planète comme puits de carbone, pensez-vous que les mentalités vont évoluer pour préserver les forêts et limiter la déforestation ?

Tout d’abord je pense important de rappeler que la situation des forêts n’est pas la même partout dans le monde. Gardons en tête que les surfaces forestières continuent de progresser fortement dans les pays développés qui disposent d’une législation qui garantit la gestion durable des forêts. C’est évidemment le cas de la France.

Pour autant, vous avez raison de rappeler que des pays de la « ceinture tropicale » souffrent d’une déforestation alarmante tant pour la préservation de la biodiversité que pour la lutte contre les changements climatiques. La croissance démographique de ces pays est un premier facteur explicatif. Le bois reste la source d’énergie la plus accessible pour ces populations. Une aide au développement ciblée sur cette problématique, permet d’apporter des réponses opérationnelles (par exemple avec la distribution de fours solaires).

S’agissant des défrichements pour l’exploitation de ressources minières ou pour les productions agricoles, nous parlons aujourd’hui de « déforestation importée » au travers des produits qui en sont issus. Sur ce point les mentalités évoluent rapidement et la conscience environnementale devient une variable forte dans les décisions des acteurs économiques. La croissance des entreprises ne sera acceptée par les populations des pays développés que si elle s’accompagne de stratégies sobres en carbone, qui abandonnent la surexploitation des ressources naturelles, notamment forestières.

Nous le voyons bien avec la préoccupation croissante des entreprises pour réduire l’impact carbone de leurs activités et communiquer sur cet engagement. De ce point de vue, nous sommes optimistes pour l’avenir des forêts. Mais attention, préserver les forêts, c’est aussi pouvoir continuer à les gérer et les aider à s’adapter aux évolutions climatiques. Ne rien faire serait les exposer à de nombreux risques, en particulier l’incendie.

 

 

 

 

 

 

 

Pour aller plus loin : COVID-19, QUELS SONT LES EFFETS LIÉS AU CONFINEMENT SUR LA DÉCARBONATION ?