Dans un contexte d’électrification accélérée des mobilités, la question de la gestion de la fin de vie des batteries s’impose comme un enjeu stratégique pour l’Europe. Entre dépendance aux matières premières critiques, structuration encore incomplète des filières de recyclage et montée en puissance des exigences réglementaires, les acteurs doivent repenser leur communication et leurs traitements.
C’est dans ce cadre que s’inscrit Bib batteries, une jeune entreprise française positionnée sur l’optimisation du cycle de vie des batteries. À travers cet échange, elle partage sa lecture des défis actuels du secteur, ainsi que les leviers nécessaires pour faire émerger une filière européenne plus performante et durable.
Q1 : Pour commencer, pouvez-vous nous présenter l’histoire de Bib batteries?
Fondée fin 2021, Bib batteries s’inscrit dans une dynamique plus large de transition vers une gestion plus durable des batteries, à mesure que leur usage se généralise dans la mobilité électrique. A ses débuts, l’entreprise s’est concentrée sur la micromobilité, en développant des prototypes de batteries de seconde vie et des outils permettant de trier celles pouvant être réemployées de celles destinées au recyclage. En effet, ses prototypes se basent sur la logique d’économie circulaire autour du Repair, Reuse, Repurpose et Recycling.
Bib batteries a rapidement collaboré avec des flottes de mobilité, avant d’élargir ses activités au secteur automobile début 2024, une évolution accompagnée par une levée de fonds d’environ 2,2 millions d’euros en juin de la même année.
Basée à Paris et composée d’une quinzaine de collaborateurs, Bib batteries ambitionne de répondre aux enjeux croissants liés à la gestion des batteries, tant sur le plan environnemental qu’économique.
Q2 : De quelle manière le recyclage des batteries est-il aujourd’hui devenu un enjeu majeur, voire mondial ?
La Chine est aujourd’hui leader, tant sur le plan économique que technologique, grâce à une boucle industrielle efficace : la demande locale en métaux recyclés (lithium, nickel, cobalt) alimente directement la production de nouvelles cellules.
En revanche, l’Europe, et notamment la France, accuse un certain retard, faute d’industries de recyclage matures et d’un marché structuré. Les difficultés de logistique, l’absence d’obligations claires pour les constructeurs, et la faiblesse des volumes traités freinent la création d’une filière performante. Sans cadre réglementaire incitatif, les initiatives restent dispersées et le développement du recyclage reste coûteux. Cela place l’Europe en position de fragilité face à la concurrence asiatique, plus rapide, mieux organisée et intégrée.
Toutefois, la situation pourrait bientôt évoluer. La nouvelle réglementation européenne adoptée en 2023, marque un tournant pour la filière. Elle fixe des objectifs élevés en matière de collecte, de réutilisation et de recyclage des batteries, tout en instaurant des obligations claires pour les acteurs de la filière. Cette réglementation est un signal fort pour structurer le marché européen du recyclage, stimuler les investissements et poser les fondations d’une véritable économie circulaire des batteries. Bien que beaucoup reste à construire, cette réglementation pourrait bien être un des leviers nécessaires à l’essor de projets industriels pérennes en Europe.
Q3 : L’Union Européenne aura-t-elle un jour la possibilité de se défaire totalement de cette dépendance asiatique ?
A court terme, la dépendance européenne à l’Asie est indéniable, en effet, les matériaux critiques, la fabrication de cellule et les capacités de recyclage y sont largement concentrés. Mais cette situation n’est pas irréversible. A mesure que le parc de véhicules électriques (VE) croît, l’Europe verra affluer d’ici 2035-2040 un grand volume de batteries en fin de vie, offrant une opportunité stratégique : celle de construire une filière locale de recyclage et de réemploi.
Aujourd’hui, en revanche, le défi reste industriel car l’offre en batteries neuves européennes ne parvient pas encore à couvrir la demande croissante, en particulier en raison du retard industriel pris en Europe face aux géants asiatiques. Selon nous, la véritable transformation pourrait s’opérer dans une quinzaine d’années, notamment si les objectifs environnementaux et les nouvelles régulations poussent à une gestion circulaire des batteries et à un ancrage industriel local.
D’ici 2050, un scénario plausible serait celui d’une décroissance économique ou sociétale. Cela pourrait conduire à une stabilisation, voire une baisse, de la demande en nouveaux véhicules. Dans ce cas, la première génération de batteries produites massivement dans les années 2020-2030 pourrait suffire à alimenter une bonne partie des besoins, réduisant de fait la pression sur la production.
Cela dit, l’avenir reste incertain, car il dépendra fortement de l’évolution du secteur automobile, des choix technologiques, des modèles de consommation, mais aussi du cadre réglementaire et géopolitique. La clé pour l’Europe sera de développer sa souveraineté technologique, d’investir massivement dans la recherche, les usines de batteries (Gigafactories), le recyclage, et de renforcer sa coordination industrielle à l’échelle du continent.
Q4 : Comment assurer une collecte efficace des batteries usagées dans l’UE ? Quels sont les freins actuels ?
Aujourd’hui, l’un des principaux freins réside dans l’absence d’un réseau structuré et lisible permettant d’identifier clairement les acteurs capables de collecter et traiter les batteries usagées. Ce manque de visibilité complique la mise en place d’une filière efficace à l’échelle européenne.
La visibilité économique constitue un second enjeu majeur. Pour fonctionner, la collecte doit être rentable pour l’ensemble des acteurs, ce qui suppose à la fois une valorisation suffisante des batteries; selon leur état de santé ou les métaux qu’elles contiennent, et une logistique optimisée. Or, en l’absence d’un cadre réglementaire clair, notamment sur les responsabilités et les flux transfrontaliers, cette rentabilité reste difficile à atteindre.
Enfin, les capacités industrielles actuelles demeurent limitées face à la croissance rapide du parc de véhicules électriques, créant un déséquilibre entre les volumes à traiter et les infrastructures disponibles. Bib batteries répond à ce besoin en proposant une solution aux entreprises, qu’il s’agisse de constructeurs, d’opérateurs ou de sociétés de leasing. En leur apportant à la fois une expertise technique, des outils de suivi et de diagnostic, ainsi que des capacités logistiques et opérationnelles. Cela permet à nos partenaires de gagner en performance économique tout en rendant leur démarche plus souple et conforme aux futures obligations réglementaires.
Cette ouverture stratégique vers le marché B2B nous permet également de tisser des partenariats solides avec d’autres acteurs de la filière. Ensemble, ils peuvent mutualiser leurs compétences, optimiser les coûts et construire une chaîne de valeur efficace pour la collecte, le tri, le diagnostic et la valorisation des batteries usagées en Europe.
Q5 : Les alliances entre acteurs de la chaine de valeur sont-elles une condition à la réussite d’une entreprise comme Bib batteries sur le long terme ? Les voyez-vous comme des concurrents ou de potentiels partenaires?
Pour nous, la réussite à long terme passe nécessairement par la création d’alliances stratégiques au sein de la filière. Dans une filière encore jeune, la coopération entre acteurs est indispensable pour structurer une chaîne de valeur cohérente.
Ces alliances sont d’abord envisagées sous un angle commercial, notamment avec les constructeurs automobiles en fonction de leurs besoins croissants en solutions de gestion de la seconde vie et du recyclage des batteries. Grâce à notre expertise logicielle et à notre capacité d’interface avec les différents maillons de la chaîne (diagnostic, logistique, pré-traitement), nous sommes en mesure de leur offrir une valeur ajoutée significative.
Au-delà de la dimension commerciale, nous considérons les autres entreprises du secteur non pas comme des concurrents directs, mais comme des partenaires potentiels. En effet, la filière est encore en phase de structuration. L’heure est moins à la compétition qu’à la mise en commun des expertises, à la mutualisation des moyens et à la co-construction de solutions industrielles viables.
Par ailleurs, face aux autres sociétés, nous nous positionnons comme un facilitateur technologique de la filière du recyclage, en jouant un rôle d’intermédiaire intelligent entre les batteries usagées et les infrastructures de traitement. Dans ce contexte, collaborer avec des recycleurs, logisticiens, opérateurs ou plateformes de traitement est non seulement logique, mais fondamental pour créer un écosystème fluide et performant.
Enfin, ces alliances sont aussi sources de montée en compétences : elles nous permettent de rester à la pointe en matière de réglementation, de techniques de traitement, ou d’évolutions de marché. Elles participent donc à consolider notre positionnement comme acteur central et incontournable de la gestion de la fin de vie des batteries électriques.
Q6 : Quelles sont les innovations ou formations nécessaires pour faire face au géant asiatique sur le domaine du recyclage ?
Comme le souligne la question, les formations sont nécessaires. Pour espérer rivaliser avec la puissance asiatique sur le marché du recyclage des batteries, l’Union européenne doit investir dans l’innovation technologique ainsi que la montée en compétences.
Sur le volet formation, plusieurs initiatives commencent à émerger, notamment portées par Verkor avec l’école de la Batterie. Celle-ci constitue un exemple phare, tout comme certaines formations spécialisées développées en Allemagne, ou encore les e-garages destinés à former les garagistes à l’entretien et à la réparation des véhicules électriques.
Cependant, l’offre reste encore insuffisante. En l’absence de filière structurée, nous avons construit notre expertise sur le terrain, auprès des constructeurs automobiles, des institutions publiques et d’experts métiers. Cela nous a permis d’identifier les besoins de la filière, de comprendre les enjeux réglementaires, logistiques et économiques, et d’anticiper les évolutions du marché.
L’Avere-France joue également un rôle important en diffusant une culture de l’électrification et en contribuant à briser les stéréotypes qui entourent encore les véhicules électriques. À travers des campagnes de sensibilisation, elle participe à changer le regard des professionnels et particuliers porté sur ce secteur, et à encourager l’engagement de nouveaux acteurs.
Par ailleurs, une connaissance fine du marché est indispensable. La valeur économique d’une batterie varie considérablement selon son type, son état de santé ou encore son historique d’utilisation. Nous avons ainsi mené une étude sur les principaux capteurs de batteries usagées, il en ressort qu’environ 90 % d’entre elles sont actuellement dirigées vers les recycleurs. Cette centralisation constitue à la fois un constat et un levier d’action pour repenser les usages et créer de la valeur autrement.
Enfin, l’avenir du traitement des batteries repose sur une logique d’économie circulaire, structurée autour des 4R :
- Repair: réparation des batteries (acteurs comme Revolte, e-garages)
- Reuse: réutilisation directe dans d’autres véhicules électriques ou en micromobilité (notamment pour les constructeurs qui ont besoin de pièces détachées)
- Repurpose: reconditionnement des batteries pour des usages stationnaires (acteurs comme VoltR)
- Recycling: valorisation des matériaux (acteurs comme Umicore)
Il s’agit ici de 3R de seconde vie et un R de recyclage. C’est cette approche que nous développons au travers de services adaptés à chacun de ces scénarios.
Q7 : À quoi ressemblerait une filière idéale de recyclage 100% européenne ?
Imaginer une filière de recyclage entièrement européenne, c’est penser à un modèle efficace, structuré, où chaque acteur travaille de façon cohérente.
Dans cette filière idéale, les batteries seraient identifiées et récupérées directement là où elles se trouvent, qu’il s’agisse d’un garage, d’un particulier ou d’un centre VHU, tandis que leur détenteur serait rémunéré pour leur transmission.
Une logistique fluide prendrait alors le relais : un camion serait automatiquement envoyé pour récupérer la batterie, qui serait ensuite orientée, selon son état, vers la filière la plus appropriée via un diagnostic préalable. Celui-ci permettrait de déterminer vers lequel des quatre axes des 4R la batterie serait orientée.
Ce modèle reposerait également sur une collaboration entre acteurs industriels : raffineurs, gigafactories, constructeurs automobiles, centres de tri, experts du traitement et du démantèlement. L’objectif serait de maximiser la valorisation de chaque composant tout en minimisant les pertes et l’impact environnemental.
Comme mentionné dans l’article 2, un autre pan de cette organisation serait l’instauration d’un passeport numérique de la batterie, déjà en phase pilote aujourd’hui, et amené à devenir obligatoire d’ici 2027 selon le règlement européen. Ce passeport, accessible via un simple QR code, permettrait de connaître immédiatement l’historique de la batterie, son état de santé (State of Health – SoH), son type de chimie, et sa localisation. Nous espérons que ce passeport sera accessible à distance, pour faciliter l’anticipation des flux et améliorer la gestion logistique.
En résumé, une filière idéale de recyclage 100 % européenne serait fondée sur :
- Une traçabilité complète des batteries, notamment via le numérique
- Une logistique automatisée,
- Une rémunération incitative pour les détenteurs de batteries,
- Une capacité industrielle suffisante répartie sur le territoire européen.
Ce modèle, encore en construction, constitue pour nous une ligne directrice réaliste vers laquelle il faut tendre pour atteindre une véritable autonomie dans ce secteur.
Q8 : Comment l’UE accompagne-t-elle le développement de cette filière, et Bib batteries?
Nous avons bénéficié des premières subventions attribuées dans le cadre du plan de relance porté par le gouvernement français, en octobre 2021. Ces financements ont par exemple permis à Bib d’investir dans le développement logiciel (avec le BMT).
L’entreprise a également été accompagnée par la BPI (Banque Publique d’Investissement). Cet accompagnement stratégique a facilité l’intégration de notre entreprise dans un écosystème d’innovation, lui permettant d’interagir avec d’autres acteurs clés de la chaîne de valeur (constructeurs, raffineurs, chercheurs, etc.).
Par ailleurs, nous avons été reconnues comme Jeune Entreprise Innovante (JEI), un statut particulièrement favorable pour le développement de startups technologiques. Celui-ci ouvre la voie à des avantages fiscaux significatifs, notamment à travers le Crédit d’Impôt Innovation (CII), permettant aux investisseurs de bénéficier de déductions fiscales en soutenant l’entreprise. Ce dispositif a contribué à rassurer et à attirer des capitaux privés essentiels à notre croissance.
Un élément stratégique fort dans notre parcours a été la capacité à nous positionner intelligemment sur le marché, non pas uniquement comme un acteur de l’économie circulaire, mais comme une entreprise innovante dans le domaine de la gestion de la batterie.
En somme, l’accompagnement de l’UE et de la France a été un catalyseur, mais c’est la capacité de Bib batteries à saisir les opportunités, innover et fédérer autour de sa mission qui a véritablement fait la différence.
À l’heure où l’Europe cherche à structurer une filière compétitive et durable autour des batteries, les enjeux de collecte, de réemploi et de recyclage apparaissent plus que jamais centraux. Entre défis industriels, dépendance aux acteurs asiatiques et montée en puissance du cadre réglementaire, la transition vers une économie circulaire reste un chantier en construction.
Dans ce contexte, des acteurs comme Bib batteries illustrent les dynamiques à l’œuvre : en combinant innovation, coopération et approche systémique, ils contribuent à faire émerger les bases d’un écosystème plus intégré. La réussite de cette transformation reposera toutefois sur la capacité collective des acteurs européens à coordonner leurs efforts et à accélérer le passage à l’échelle.
