La Catalogne pourrait-elle un jour devenir indépendante ? L’engouement populaire croissant pour un sentiment d’appartenance catalan, l’opportunisme des partis politiques nationalistes et la perte de repères économiques de l’Espagne sont autant de signaux forts pouvant préparer le terrain pour un bouleversement politique majeur. De nombreux débats et non moins de polémiques émergent ici et là autour de la viabilité politique et économique d’un tel scénario. Mais qu’en est-il de sa viabilité énergétique ?

Cet Etat en gestation souffre d’une dépendance énergétique chronique à l’égard de ressources fossiles importées. Avant d’espérer devenir une entité étatique à part entière, la Catalogne doit s’interroger sur son destin énergétique. Energystream a décidé de lui apporter quelques éléments de réponse.

Dans un premier temps nous ferons l’inventaire des ressources énergétiques dont dispose le territoire catalan. Ensuite nous étudierons quelles sont les premières propositions politiques émergentes destinées à développer un secteur qui est aujourd’hui en berne. Nous fournirons finalement des clés de lecture pour mieux comprendre les enjeux de la construction d’un modèle énergétique catalan.

La Cataogne ; des ressources énergétiques limitées

En 2010, 96% de l’énergie consommée par les catalans nécessitait l’utilisation de ressources extraites de sous-sols étrangers. Un chiffre sans appel qui illustre la situation de dépendance énergétique totale dont souffre la Catalogne. En y regardant de plus près (ici les chiffres officiels de 2009), nous observons que 75% de l’énergie provient d’énergies fossiles (soit 50% de pétrole, utilisé pour le transport, et 25% du gaz naturel, destiné à la production électrique et au chauffage).

Nous retrouvons ensuite l’énergie nucléaire, qui est à l’origine de 20% de la consommation énergétique. Si les ressources fossiles sont strictement importées, l’énergie de l’atome n’est pas moins dépendante de l’extérieur avec un uranium extrait à l’étranger.

 Les énergies renouvelables (parcs éoliens, panneaux solaires, centrales hydroélectriques et biomasse) apparaissent donc comme la seule favorisant une véritable indépendance énergétique. La nature décentralisée de la ressource et sa production délimitée au territoire catalan la rendent particulièrement attractive dans ce contexte politique. Mais c’est toute une industrie qui reste à développer, puisqu’elle n’est qu’à l’origine de 4% de la consommation énergétique. Un chiffre bien en deçà de la moyenne espagnole, qui se situe à 10%.

En résumé, l’état de l’art des ressources énergétiques catalanes n’est guère réjouissant avec une corrélation évidente entre le taux démesuré de dépendance énergétique envers l’étranger et la forte dépendance à l’égard des ressources fossiles. De nombreux analystes s’accordent sur le fait que ce tableau est en grande partie hérité de choix historiques erronés en matière de politique énergétique. Et signalent les Plans Energétiques Nationaux (PEN) mis en place sous le franquisme (en 1969, 1973 et 1975) comme les responsables d’une forte dépendance envers les ressources pétrolières (aujourd’hui plus de 45% de l’énergie primaire) et la technologie de fission nucléaire.

Face aux erreurs hérités du temps de Franco, non rectifiées par les gouvernements espagnols de l’ère démocratique, les partis catalanistes s’expriment depuis quelques années en faveur de nouveaux choix énergétiques. Ils tiennent là un argument supplémentaire pour promouvoir l’indépendance politique.

Des ambitions politiques sans limites

Les partis ont pu exprimer leurs priorités en matière de politique énergétique lors de la dernière campagne électorale pour les élections législatives catalanes, tenues en Novembre 2012. Le candidat écologiste Joan Herrera s’est particulièrement penché sur le sujet en plaçant l’indépendance énergétique au cœur de son programme, seul scénario qui peut selon lui garantir une indépendance politique à l’égard de l’Etat espagnol.

Si les résultats des élections ont cautionné les prises de position de Joan Herrera (son parti, ICV-EUiA, a frôlé 10% des suffrages), on retiendra surtout la consolidation des sièges de députés nationalistes au Parlement. Les partis favorables à l’autodétermination (CIU, ERC, PSC, ICV-EUiA, CUP), ne partagent pas forcément une même ligne idéologique, mais sont en phase sur deux volets de leur programme : la nécessité d’organiser un référendum sur l’indépendance et d’initier de profondes réformes dans le secteur énergétique.

En consultant le volet énergétique des programmes on s’aperçoit que deux mesures sont défendues à l’unisson : le développement d’infrastructures de production électrique (construction de centrales à cycle combiné de gaz, redéfinition de la carte des centrales électrique, adaptation des réseaux électriques aux contraintes du territoire catalan) et la promotion des énergies renouvelables (ENR). De même, la plupart des partis s’accordent sur la nécessité de sortir progressivement du nucléaire.

Dans l’hypothèse où un Etat catalan voit le jour, ces programmes électoraux seront tombés dans les oubliettes. Ce sont plutôt les initiatives portées par la Generalitat?(c’est ainsi qu’est surnommé le gouvernement catalan), porteuses de consensus et non réduites à des ambitions partisanes, qui permettent de mieux cerner les aspirations de la Catalogne en matière de politique énergétique. En témoigne l’élaboration du Pla de l’Energia per al 2020 qui définit les grandes orientations énergétiques à court, moyen et long terme de la Catalogne, avec comme cadre de référence les objectifs européens fixés pour 2020.

Bien que non dépourvu d’ambition, ce plan d’action est sur certains points incompatible avec la stratégie énergétique globale impartie par le gouvernement espagnol. Par exemple, alors que le plan catalan fait des ENR sa plus grande priorité, le Ministère espagnol de l’Industrie, de l’Energie et du Tourisme décide de geler les primes aux constructions de parcs éoliens.

L’indépendance est signalée par certains comme la solution permettant de surmonter ce choc d’intérêts entre l’Espagne et la Catalogne, notamment sur le plan énergétique.

Le choix d’un modèle de transition (énergétique)

C’est dans cette logique qu’Artur Mas, Président de la Generalitat, a décidé de créer un Conseil de Transition Nationale (réuni pour la première fois le 11 Avril dernier) pour réfléchir aux axes stratégiques à développer dans l’optique de la création d’un nouvel Etat catalan indépendant. Parmi les dossiers considérés prioritaires nous retrouvons la création d’un système de Sécurité Sociale catalan, le lancement d’une double nationalité catalano-espagnole, l’officialisation à l’étranger de la langue catalane ou encore la mise en place d’une politique énergétique adaptée aux enjeux de demain.

N’étant pas membres du Conseil de la Transition Nationale, nous nous poserons en conseillers de la Transition Energétique. Si elle veut alléger son taux de dépendance énergétique, la Catalogne devra faire des choix audacieux. Faut-il se reposer sur le nucléaire ? Ou plutôt favoriser l’exploitation des ressources fossiles sur le territoire catalan ? Les énergies renouvelables seront-elles un pari gagnant ?

Le nucléaire ? Symbole d’un passé “centralisé”

Consacré exclusivement à la production d’électricité, le nucléaire joue un rôle central dans le mix électrique catalan.

D’un côté, la Catalogne dispose d’un avantage stratégique certain, avec 3 centrales nucléaires sur son territoire (Ascò I, Ascò II et Vandellòs II), qui produisent jusqu’à 43% de l’électricité consommée sur son territoire. Un éventuel Etat Catalan serait à ce jour la cinquième puissance nucléaire (en termes de production électrique par habitant) au monde, derrière la France, la Lituanie, la Belgique et l’Ukraine.

D’un autre côté, l’énergie nucléaire illustre par excellence le système énergétique centralisé, décrié par les séparatistes. Selon ces derniers, la construction de centrales nucléaires sur le territoire catalan, décidée par Madrid, symbolise le faible poids décisionnel de la Generalitat en Espagne. La Catalogne doit supporter les risques d’un accident nucléaire majeur sans pour autant en récolter les bénéfices, puisque la production est redistribuée dans le réseau électrique ibérique.

Les énergies fossiles ? Un choix controversé

Bien que longtemps négligé en raison des investissements trop onéreux qu’il suppose, le forage pétrolier sur le littoral sud de la Catalogne commence à intéresser les compagnies pétrolières. En 2009, Repsol ouvrait deux nouveaux puits pétroliers pour un total de six produisant 8.000 barrils par jour. Un chiffre pour l’instant dérisoire mais qui pourrait sensiblement augmenter en cas d’ouverture des permis de forage, aujourd’hui bloqués pour préserver des zones de pêche.

Le gaz de schiste est montré du doigt par certains industriels comme le remède idéal pour éviter un futur énergétique incertain. Alors que l’idée commençait à faire son chemin, la Generalitat a annoncé le 15 mai dernier qu’elle interdisait toute technique de fracturation hydraulique.

Les énergies renouvelables ? Un pari pour l’Histoire

Région très ensoleillée et ventée, la Catalogne n’est pas une terre d’énergies renouvelables par choix politique. Dans son dernier plan énergétique, la Generalitat comptait installer plusieurs parcs éoliens générateurs de plus de 2?500 MW sur la seule année 2013. Prioriser les EnR est un choix logique mais sans doute insuffisant si l’on tient compte du caractère intermittent de la ressource. Son modèle énergétique deviendrait alors dépendant des avancées technologiques et d’hypothétiques découvertes techniques permettant de stocker l’électricité générée par les énergies renouvelables.

En visant, bien qu’à long terme, l’indépendance énergétique via des ressources d’énergie renouvelable, la Catalogne enverrait tout de même un message fort et attractif aux yeux de la communauté internationale. Dans tous les cas, sans l’appui de l’étranger et l’union Européenne, la Catalogne restera une région espagnole.

Au moment où les Etats européens tentent d’élaborer une transition énergétique, la Catalogne pose les bases de sa transition institutionnelle. A coups de volontarisme politique, la dépendance énergétique est en phase de dégraissage, tout comme la dépendance politique à l’égard de l’Etat Espagnol. Les catalans ont leur destin énergétique en main. Reste à se donner les moyens de le saisir.