Traditionnellement leader sur l’adoption de nouvelles technologies dans le domaine énergétique, l’Allemagne a récemment émis des réserves sur le déploiement du compteur intelligent.

Mandaté par le gouvernement allemand, Ernst & Young a publié à l’automne les résultats de son étude qui démontre que cette adoption massive de nouveaux compteurs n’est pas dans l’intérêt du consommateur allemand. Si l’Europe perdait le leadership allemand sur ce projet, c’est un marché de 33 milliards d’euros qui pourrait être en jeu. D’ailleurs, les Britanniques ont déjà annoncé leur intention de mener de leur côté une étude plus approfondie sur le déploiement de ces nouveaux compteurs…

Passer au smart : une volonté européenne

Alors que la consommation énergétique européenne s’accroit, ces compteurs sont indispensables pour optimiser les systèmes électriques, intégrer les sources renouvelables et participer à l’efficacité énergétique. Ils permettront en théorie une véritable révolution pour le consommateur, pour les producteurs et pour les gestionnaires de réseaux. C’est dans cette perspective qu’une directive européenne de 2009  impose aux états membres d’avoir équipé au moins 80% des foyers en compteurs intelligents en 2020. Sauf si, à l’issue d’une évaluation économique, l’état prouve que le déploiement n’est pas bénéfique. Comme celle que vient de publier Ernst & Young qui indique que les économies réalisées grâce aux compteurs intelligents ne justifient pas les coûts supportés par les particuliers.

Pourquoi le consommateur allemand passerait-il à la caisse ?

D’après les estimations de Frost & Sullivan, le remplacement des 48 millions de compteurs allemands coûterait environ 6 milliards d’euros d’acquisition auxquels s’ajouteraient 7,5 milliards à investir sur l’installation, les infrastructures et la gestion du projet. Projet qui impacterait inexorablement la facture domestique, alors que les tarifs de l’électricité sont déjà élevés (l’électricité est facturée quasiment deux fois plus chère qu’aux français) et que les particuliers seraient d’ores et déjà plutôt avisés sur la maîtrise de leur consommation électrique (la consommation annuelle serait d’environ 3 500 kWh en moyenne, contre environ 6 700 kWh en France). En termes d’économies, ce sont les industriels qui tireraient profit du dispositif, pour réduire leur consommation (ou la reporter) d’une part et bénéficier d’une répartition des coûts sur l’ensemble de la population d’autre part.

L’étude indique que si le coût d’un compteur intelligent est supporté uniquement par le foyer qui l’installe, il s’élève à 89€ par an (frais d’acquisition et d’installation inclus) par foyer. Si dès le début du déploiement, tous les ménages, y compris ceux non concernés par l’installation, mettent la main à la poche, le coût supporté un ménage moyen tomberait à 29€/an.

Pour le particulier, le compteur renseigne sur les modes de consommations certes mais les marges de manœuvre restent limitées pour réduire la consommation. D’autant plus que les gains de ces compteurs résident dans les changements des habitudes de consommation, à ce stade peu prédictibles.  Les ménages auraient donc un faible intérêt à faire profiter tout le monde de leurs données de consommation s’ils ne recouvrent jamais l’investissement initial.

Quelles informations utiles à qui ?

Les compteurs intelligents, aussi communicants, permettent effectivement d’identifier le nombre de personnes du logement, leur rythme de vie, leur taux d’équipement en appareils électriques… et même jusqu’à l’utilisation qu’ils en font.

En France, la CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés) a sonné l’alerte en 2010 sur les risques de piratage des données, des hackers ayant démontré  que les analyses de ces compteurs étaient à la portée d’un grand nombre et donnaient accès à des données précises, comme par exemple les chaînes de télévision regardées.

Les incertitudes liées à la sécurité des données viennent ainsi renforcer celles des gains énergétiques et économiques et amènent naturellement le gouvernement allemand à s’interroger sur le dispositif et sur le mode d’adoption du smart.

Quelle trajectoire d’adoption pour un fonctionnement profitable ?

D’après E&Y, la trajectoire d’adoption doit tenir compte de l’analyse économique globale, qui met en avant des spécificités du marché énergétique allemand.

Ce marché énergétique est fortement fragmenté (plus de 900 distributeurs d’électricité interviennent sur le réseau), il est libéralisé (il compte 3% de petits distributeurs qui existent aujourd’hui par leur différenciation  sur des offres compétitives) et faiblement intégré (plusieurs acteurs interviennent sur la chaîne de valeur).

L’expérience des centrales solaires a montré qu’il était complexe sur un tel marché de mettre en place une approche cohésive. Or c’est bien dans la coordination de toutes les parties prenantes de la chaîne de valeur que réside la valeur ajoutée du compteur intelligent : une gestion du réseau réactive aux informations délivrées par les compteurs et côté consommateur un report de consommation en période creuse et l’introduction des services smart home. C’est la combinaison de ces facteurs, dans une approche systémique, qui rendra l’utilisation du compteur intelligent profitable, à long terme.

L’étude d’ Ernst & Young préconise donc une approche de court-terme plutôt centrée sur la gestion des perturbations et dysfonctionnements du réseau. Devront être équipés les foyers gros consommateurs (dont les besoins correspondent à environ une fois et demi la consommation moyenne annuelle d’un ménage) et ceux disposant d’installations renouvelables (PV ou autres) qui alimentent le réseau.

L’approche centrée sur l’efficacité énergétique globale est envisagée à plus long terme. Ernst & Young recommande sur ce point de ne remplacer les autres compteurs qu’à leur arrivée en fin de vie.

En conclusion, des gains controversés

Les résultats de l’étude ne militent pas pour une application mécanique de la directive européenne, mais ils ont le mérite de nous interroger sur la bonne gestion des coûts et des risques liés au projet ainsi que sur les différents modes d’adoption de ces technologies.  Avec 180 millions de compteurs résidentiels en Europe, si d’autres pays font valoir leurs spécificités, c’est toute l’industrie qui est concernée. Ce déploiement à grande échelle est-il la chronique d’une polémique annoncée ?