Pendant longtemps, il existait un argument imparable pour mettre un terme à un débat sur le changement climatique : « Quel est l’intérêt de réduire nos émissions ici quand la Chine construit une nouvelle centrale à charbon chaque semaine ? ». Cet argument est en train de perdre sa teneur. Car, sans effusion, la Chine est en train de faire progressivement, elle aussi, sa transition énergétique. Portrait du premier pollueur mondial… et du premier producteur d’énergie renouvelable.

La Chine n’est pas (encore) responsable du changement climatique

Certes, la Chine est un grand pollueur. Le pays consomme 45% du charbon mondial et est responsable de 22% des émissions mondiales de CO2. Toutefois, trois éléments doivent venir nuancer ce tableau :

  • D’une part, la Chine, en tant qu’ « usine du monde », pollue en partie pour la production de biens à destination du reste du monde. Si on enlève ces « émissions exportées », la Chine émet 15% de CO2 en moins.
  • D’autre part, la Chine est aussi le pays le plus peuplé au monde. Si l’on rapporte les émissions de CO2 à la population, on se rend compte que les chinois émettent chacun moins de CO2 que les Européens et encore moins que les Etats-Uniens[1]. Les écarts se resserrent néanmoins très rapidement et le scénario de référence[2] estime que les chinois émettront autant de CO2 que les Etats-Uniens en 2023.
  • Enfin, le changement climatique est un phénomène doté d’une grande inertie : les catastrophes climatiques sont le résultat du stock de CO2 accumulé dans l’atmosphère au cours des deux derniers siècles. Or la responsabilité historique de la Chine est faible car sa part dans le stock des émissions rejetées par les activités humaines depuis 1900 est peu importante comparée aux parts des pays occidentaux[3].

La position chinoise dans les négociations climatiques est cohérente

Ces chiffres ne dédouanent pas l’État chinois de toute action de lutte contre le changement climatique, mais ils révèlent la « responsabilité commune mais différenciée » des États dans le réchauffement du climat, défendu par  la Chine depuis le premier Sommet de la Terre de Rio en 1992.

  • Entre 1992 et 2007, cet argument conduit la Chine à refuser toute limitation de sa consommation énergétique. Le découplage relatif opéré entre la croissance économique et la hausse des émissions de CO2 doit contenter la communauté internationale. La Chine demeure ouverte à toute action, aux conditions qu’elles soient financées par les États développés et qu’elles ne portent pas atteinte à sa croissance.
  • À partir des conférences de Bali (2007) et de Copenhague (2009), la position chinoise connait un relatif  « assouplissement » : tout d’abord, la Chine donne son accord pour des engagements volontaires de réduction des émissions de CO2 par unité de PIB d’ici 2020, puis pour des engagements contraignants à compter de 2020, qui devront faire l’objet d’un accord international à Paris en 2015. Puis, les représentants chinois entrent dans un jeu diplomatique avec les puissances occidentales, qui consiste à dénigrer les propositions européennes et à conduire une négociation bilatérale avec les Etats-Unis afin de trouver un accord entre les deux nouveaux « Grands ».

Les raisons qui poussent la Chine à agir sont essentiellement domestiques

La Chine n’est pas soudainement devenue écologiste. Son revirement s’explique certes en partie par un souci de vulnérabilité vis-à-vis du changement climatique, mais il faut aller chercher plus loin les vraies raisons qui ont poussé le gouvernement à prendre les questions climat-énergie au sérieux. Plus qu’une affaire de société, le changement climatique est en Chine une affaire de politique gouvernementale.

Un premier élément se trouve du côté de la stabilité sociale du régime, où la pollution est responsable d’environ 750 000 morts prématurées chaque année. Les controverses environnementales provoquent la mobilisation d’une frange croissante de la société civile qui, bien que faiblement institutionnalisée, est devenue un élément de politisation et de développement de l’action publique environnementale. Le gouvernement et le Parti Communiste sont conscients que leur légitimité et autorité ne tiennent qu’à la stabilité sociale et à leur capacité à améliorer les conditions de vie du plus grand nombre, remis en cause par ces problèmes environnementaux.

Le second élément concerne la politique d’indépendance énergétique, alors que l’économie repose de façon croissante sur les importations de combustibles. En réponse, l’État pousse à la fois à la construction de capacités électriques supplémentaires, à la sécurisation de ses marchés d’importation et à la modération de la demande par des actions d’efficacité et de sobriété énergétique. Le développement de la filière des énergies renouvelables relève aussi d’une volonté de prendre le leadership dans un secteur en pleine expansion.

La Chine a dessiné les contours de sa feuille de route énergétique

Comparaison de Beijing avec ou sans le smogLa multiplication des « airpocalypses » en 2013 a sensibilisé l’opinion internationale à la montée des préoccupations environnementales parmi le gouvernement de Xi Jinping et la société civile chinoise. En réalité, l’État chinois s’est engagé dès 2007 dans la définition d’une palette d’instruments pour faire face aux innombrables problèmes environnementaux du pays.

  • Les mesures anti-pollution préexistantes (reforestation, amélioration de l’efficience énergétique) ont été réunies dans un Programme national contre le changement climatique
  • Le XIIe plan quinquennal (2011-2015) inclut, pour la première fois, des objectifs environnementaux, notamment en termes de réduction des émissions et de production d’énergie renouvelable. Il prévoit aussi l’établissement d’un système national d’échange de droits d’émission de carbone d’ici 2016.

Le gouvernement a décidé en 2013 d’aller plus loin en imposant des cibles de réduction de la consommation de charbon par province, afin d’enrayer la croissance rapide de l’usage du charbon. Ces mesures de contrôle, unique parmi les pays grands consommateurs de charbon, devraient permettre d’économiser 1,300 Mt de CO2 entre 2012 et 2020. Pour comparaison, l’objectif européen dans le cadre du protocole de Kyoto consistait en une réduction de 486 MtCO2 entre 1996 et 2010 par rapport au scénario de référence. Au-delà, la réduction des émissions rapprocherait la Chine de la trajectoire compatible avec l’objectif de limitation du réchauffement à 2°C, selon l’IEA. Cette décision pourrait en outre influencer d’autres grands pollueurs à s’aligner et ainsi permettre de dépasser le pic mondial d’émissions de CO2 d’ici 2020, condition sine qua none pour espérer enrayer le changement climatique.

une ferme éolienne dans Le XinjiangEn parallèle, la Chine s’est lancée dans une course aux énergies renouvelables. Une part croissante des capacités installées chaque année pour suivre la croissance de la consommation électrique est constituée de technologies renouvelables : le pays concentre désormais 45% des capacités éoliennes mondiales et 13% des capacités photovoltaïques. La Chine installe toujours plus de capacités de centrales à charbon que de capacités renouvelables, mais la production d’électricité éolienne croit désormais plus vite que la production d’électricité à partir du charbon.

Conclusion

Ces tendances sont prometteuses, mais la route de la sortie du charbon est encore longue pour la Chine. Malgré la mise en place de mesures de contrôles de l’usage du charbon dans un nombre croissant de provinces, sa consommation continuera néanmoins à augmenter en chiffres absolus.

Au-delà, pour maintenir sa stabilité sociale, la Chine doit aujourd’hui à la fois diminuer la pollution qui contamine ses villes et maintenir un taux de croissance économique solide. La transition énergétique est donc indispensable. La Chine sera-t-elle le « game changer » de la lutte contre le changement climatique ?

 

[1] En 2010, la Chine émettait 3,2 fois moins de CO2 par habitant que les États-Unis, et 1,42 fois moins que l’UE à 28.

[2] Le scénario de référence correspond au sécanario « business-as-usual », c’est-à-dire si le cadre économique et réglementaire n’est pas modifié et que la tendance étudiée poursuit sa trajectoire.

[3] La Chine est responsable de 8,4% du stock de CO2, tandis que les États-Unis ont émis 29,5% et l’Europe 25,6%.