Le biométhane a fait parler de lui en 2015. 16 sites d’injection de biométhane sur le réseau de gaz naturel ont été inaugurés, dont le tout premier sur le réseau de transport de GRTgaz, à Chagny, en Saône-et-Loire. Nous sommes allé à la rencontre de Julien SCHMIT, responsable du développement biométhane, afin de l’interroger sur les caractéristiques de ce projet inédit et les perspectives du biométhane en France.

EnergyStream : Pouvez-vous  nous décrire en quelques mots le projet de méthanisation et d’injection de Chagny : quels en ont été les acteurs et comment ont-ils coopéré pour réussir ce projet ?

julien schmit Julien SCHMIT : L’idée est née en 2006 de la rencontre des collectivités de Saône et Loire, via leur Syndicat de Traitement des déchets ménagers, le SMET71, et de Terreal, fabricant de tuiles. Les collectivités se posaient des questions sur la valorisation des déchets, tandis que l’industriel Terreal avait à cœur d’intégrer les enjeux du changement climatique dans son activité. Les deux acteurs ont choisi de coopérer afin que les déchets de l’un deviennent une ressource (le gaz) pour l’autre, grâce à un dispositif de méthanisation et d’injection de biométhane sur le réseau de gaz naturel. La production de gaz a été préférée à celle d’électricité et de chaleur par cogénération, car Terreal utilise des fours très haute température.

Circuit du biométhane de l'unité de méthanisation Ecocea à l'usine de TerreaLe projet de Chagny est unique, car il se caractérise par une proximité géographique entre le producteur et le consommateur du biométhane.  La relation qu’entretenaient Terreal et le SMET71 a été la clef pour mener à bien ce tout-premier projet. En effet, les deux acteurs ont noué un contact d’achat en direct, car Terreal dispose d’une licence de fourniture de gaz nécessaire pour l’achat du biométhane. De fait, le biométhane ne parcourt que quelques mètres sur le réseau de transport de gaz.

Néanmoins, la proximité géographique entre producteur et consommateur de biométhane n’est pas une condition pour développer des projets de méthanisation avec injection sur le réseau de gaz, car avec le système des garanties d’origine, le biométhane peut être « consommé » n’importe  où en France par n’importe quel client raccordé au réseau.

Nous, GRTgaz, sommes intervenus pour accompagner le projet sur le plan technique. Nous avons aussi investi à hauteur de 1 million d’euros pour l’équipement d’injection[1].

ES : Quel bilan tirez-vous de ce premier projet d’injection de biométhane sur le réseau de transport ?

JS : Tout d’abord, nous avons appris à travailler avec des parties prenantes publiques, avec lesquelles nous n’avions pas l’habitude d’échanger jusqu’à présent. Chagny est la première illustration de l’engagement de GRTgaz pour la transition énergétique. D’autres projets sur d’autres territoires sont appelés à suivre. Nous visons entre 3 et 5 projets par an, ce qui pourrait représenter jusqu’à 1 TWh de biométhane injecté par an sur le réseau GRTgaz à l’horizon 2020.

Ensuite, nous avons identifié les obstacles à franchir dans la conduite du projet. Jusqu’en 2011, la filière méthanisation ne disposait d’aucun cadre réglementaire ni tarif d’achat, les porteurs de projet sont donc partis complètement à l’aveugle. Grâce à eux, les projets suivants pourront s’appuyer sur cet acquis.

chagny

ES : Le succès de ce premier projet signifie-t-il que la filière méthanisation est en train de décoller ?

JS : Actuellement, 18 projets sont en phase relativement avancée avec GRTgaz. Sur notre réseau de transport, les projets sont forcément limités en nombre mais de taille importante pour le monde de la méthanisation. Notre développement se fait naturellement aux côté de celui des opérateurs de réseaux de distribution qui est et sera beaucoup plus massif. GRDF prévoit d’ailleurs que 100 sites injecteront du biométhane dans ses réseaux en 2018. C’est une excellente nouvelle !

Il faut cependant garder en tête que la filière méthanisation est une filière jeune qui se structure et qui apprend. Un état des lieux récent met en avant certaines difficultés de jeunesse : les premiers projets de méthanisation étaient par exemple équipés en matériels allemands, peu adaptés aux intrants français, plus fibreux et variés qu’outre Rhin. De plus, les premiers porteurs de projets qui se sont lancés dans la cogénération biogaz ont eu des soucis de maintenance qui ont affecté la rentabilité de leurs projets. Désormais, une filière d’équipements et de maintenance émerge rapidement et des entreprises françaises se spécialisent[2].

Certains risques demeurent malgré tout, en premier lieu sur la sécurisation de l’approvisionnement des intrants. De ce point de vue, les projets agricoles sont plus sûrs car ils ne font pas face à de potentiels conflits d’usage.  Dans une moindre mesure, un risque réglementaire subsiste aussi, notamment en ce qui concerne les redevances liées au traitement des déchets ménagers, malgré l’engouement politique autour de la méthanisation.

ES : Quel rôle joue GRTgaz dans la structuration de la filière ?

grtgazJS : Au côté des autres opérateurs de réseaux gaz dont GRDF qui assure le leadership, GRTgaz souhaite contribuer à dynamiser ce marché émergent. Dans le cadre du Comité National Biogaz, GRTgaz participe à faire évoluer l’écosystème pour favoriser l’injection de biométhane sur les réseaux.. Nous apportons une compétence et un savoir-faire principalement technique. Nous proposons aussi un accompagnement personnalisé des projets grâce à nos 5 référents biométhane sur les territoires.

Pour les acteurs gaziers tels que GRTgaz, l’injection de biométhane présente un vrai intérêt stratégique. Le biométhane permet aux consommateurs de gaz d’avoir accès à une énergie renouvelable sans changer d’installations. D’un point de vue commercial, le biométhane peut être considéré comme un objet de fidélisation des clients et de développement des usages comme la mobilité.

ES : Quelles sont les prochaines étapes dans le développement de la méthanisation ?ademe-biométhane

JS : Nous collaborons avec les tous les opérateurs de réseaux pour présenter notre vision volontariste sur le développement du biométhane. Nos projections sont d’ailleurs en ligne avec les chiffres proposés par la Ministre de l’Energie dans le cadre de la Programmation Pluriannuelle de l’Energie soit entre 6 à 8 TWh à horizon 2023. À l’horizon 2030, nous nous basons sur les prévisions de l’ADEME qui table sur des injections comprises entre 12 et 30 TWh de biométhane par an.

A plus court terme, GRTgaz est attendu par la filière sur le rebours distribution / transport. Cette solution technique de compression du gaz permet de remonter du gaz d’un réseau de distribution vers le réseau de transport de gaz naturel lorsque la production injectée sur un réseau de distribution est supérieure à la consommation locale. Une étude de faisabilité a été réalisée et nous souhaitons trouver avec les opérateurs de réseaux de distribution un site pilote pour tester cette solution in situ. Nous regardons ce qui se fait outre-Rhin où des sites fonctionnent déjà parfaitement. Reste le point essentiel : élaborer en concertation un modèle d’affaire pour le rebours qui soit dimensionné de telle manière à favoriser l’essor des injections sur les réseaux de distribution.

ES : Quelle était la position de GRTgaz pour la conférence climat COP21 qui s’est tenue récemment à Paris ?

JS : Le biométhane est considéré comme une solution pour la lutte contre les changements climatiques, car il présente de multiples atouts pour une transition vers un système énergétique de moins en moins émetteur de gaz à effet de serre.

On  a souvent tendance à réduire les énergies renouvelables aux énergies électriques renouvelables. Or le biométhane est aussi une énergie renouvelable, qui se substitue au gaz naturel fossile. De plus, le digestat issu du processus de méthanisation constitue un engrais biologique qui peut remplacer des engrais chimiques polluant les sols et les nappes phréatiques. Enfin, la méthanisation permet de créer une boucle vertueuse d’économie circulaire grâce à la coopération des acteurs du territoire, génératrice d’emplois et de revenus locaux.

cop21À l’occasion de la COP21, GRTgaz a promu le rôle du gaz pour la transition énergétique, du biométhane, mais aussi de la technologie Power-to-Gas et du gaz carburant (GNV ou bioGNV).  Au-delà de la COP21, le développement de ces énergies renouvelables pour l’industrie, les transports, et la transition énergétique territoriale s’inscrit dans une démarche de long terme.  GRTgaz est membre de l’initiative Green Gas Commitment lancée avec 6 autres transporteurs de gaz européens et qui porte l’objectif d’un approvisionnement en gaz à bilan neutre en carbone en 2050.

 

[1] Connexion au réseau existant, comptage, vérification des caractéristiques du gaz, odorisation

[2] Par exemple Air Liquide Advanced Technologies, Prodeval, Chaumeca…