À Pau, entre le 5 et le 7 avril, la COP21 semblait déjà bien loin. Éclipsé par une actualité déjà très riche en matière d’offshore, le sommet annuel sur les forages en eau profonde n’a existé dans les médias que grâce aux quelques militants écologistes parvenus à en bloquer l’entrée pour quelques heures. Cette même semaine marquait pour Total le début du forage le plus profond jamais réalisé. Entre admiration pour tant de prouesses techniques et frayeur face au péril climatique, tentons de faire le point sur la source d’hydrocarbures la plus convoitée du moment, celle des sols océaniques.

L’offshore pour sortir les compagnies pétrolières de la crise ?

Le tableau est sombre pour beaucoup de compagnies pétrolières, endettées, elles ne parviennent plus à inspirer la confiance des investisseurs. Il y a quelques jours encore, l’agence de notation Moody’s décidait de dégrader les notes de Shell, Total et Chevron[1]. En cause ? Un prix du baril qui peine à atteindre les 35$, bien trop bas pour rentabiliser les investissements colossaux réalisés ces dernières années et leur assurer des flux de trésorerie suffisants. La situation ne devrait pas s’éclaircir de sitôt : tout semble indiquer que la remontée des cours sera lente. L’échec de la réunion du 17 avril des pays producteurs de pétrole qui devaient s’accorder sur un gel de leur production ne fait que confirmer ces prévisions.
Pour faire face à cette conjoncture, les acteurs du secteur, qui refusent de rogner sur les dividendes versés à leurs actionnaires, n’ont d’autre choix que de réduire leurs coûts de manière drastique. Pour la seconde année consécutive, les investissements mondiaux dans le pétrole et le gaz vont diminuer, passant de 595 milliards de dollars en 2015 à 522 milliards de dollars en 2016. Depuis 2014, la chute est de près de 40%[2]. Pour autant, trouver et exploiter de nouvelles sources d’hydrocarbures restent un enjeu stratégique majeur. Après s’être rués non sans déception vers le non conventionnel (gaz et pétrole de schiste en tête), les compagnies se tournent de manière croissante vers les profondeurs marines qui abriteraient 1/5ème des réserves de pétrole et 40% des réserves de gaz. Total affirme que 50% de son potentiel d’exploration se trouve dans les grands fonds[3] quand BP estime que près de la moitié de ses revenus seront tirés de l’offshore profond à horizon 2020[4].
Parmi les zones concernées, on peut citer les côtes brésiliennes, le Golfe du Mexique, la côte Atlantique canadienne et américaine, l’ouest africain mais aussi l’Arctique, la mer Méditerranée ou encore les côtes australiennes. Pas de doute, les nouvelles découvertes en mer repoussent le peak oil au rang de lointain mirage.

Des forages de l’extrême au coût élevé

La découverte de ces nouvelles réserves n’est possible que grâce aux progrès technologiques qui défient jour après jour les frontières de la détection et de l’accessibilité des hydrocarbures.
Dans les zones où la présence d’hydrocarbures est jugée probable, la réverbération d’ondes sismiques artificielles est utilisée pour obtenir une coupe des fonds marins et détecter les réservoirs. Cette modélisation toujours plus poussée est permise par la puissance informatique à disposition des compagnies. Pangea, le supercalculateur de Total, est ainsi l’un des plus puissants au monde.
Une fois la décision prise de poursuivre l’exploration, il faut creuser pour s’assurer de l’existence de la réserve. Le forage en eau profonde est une opération complexe dont la réalisation prend de plusieurs semaines à plusieurs mois. Sous l’eau, le matériel est soumis à des températures extrêmes et à une pression colossale. Les conditions ne sont guère plus clémentes à la surface, régulièrement balayée par des vents violents. Ce type de forage ayant souvent lieu loin des côtes, la logistique est rendue difficile tout comme l’intervention des secours en cas d’incident. Pour faire face à cet environnement hostile, les compagnies pétrolières ont dû s’adapter. Au-delà d’une certaine profondeur, l’usage de plateformes fixes est impossible. Elles ont alors recours à des navires de forage et à des plateformes flottantes qui parviennent à rester immobiles à la surface de l’eau à l’aide de moteurs pilotés par GPS. Pour ce qui est des opérations à proprement parler, des robots toujours plus performants ont remplacé les plongeurs. La réussite des forages en offshore profond repose de manière croissante sur la technologie.
Si vous souhaitez en savoir plus sur les techniques de forage en eau profonde, vous pouvez regarder cette vidéo très instructive (en anglais) :

La dimension des forages réalisés a de quoi impressionner : aujourd’hui, nous creusons couramment par plus de deux mille mètres d’eau, sur plusieurs kilomètres de couches sédimentaires ou même de sel comme au large du Brésil. Des records sont régulièrement battus. Total et Exxon ont ainsi démarré il y a quelques semaines le forage exploratoire du puits Raya-1, 3400 mètres sous le niveau de la mer, au large des côtes uruguayennes.
Une telle opération a bien sûr un coût : la simple location d’un appareil de forage peut atteindre 600 000 dollars par jour. L’investissement sur ces projets se chiffre en milliards d’euros. Finalement, le coût du baril extrait en offshore profond est compris entre 40 et 75$, moins que le pétrole de schiste (environ 75$) mais toujours beaucoup plus que le pétrole conventionnel onshore (entre 10 et 25$). Accroitre la rentabilité de ces opérations est par conséquent un sujet de réflexion majeur des compagnies pétrolières. Réunies récemment à Pau durant plusieurs jours à l’occasion du sommet MCE (Marine, Construction and Engineering) Deepwater Development, les plus grandes d’entre elles ont partagé leurs avancées dans le domaine et leur stratégie pour le futur.

Un impact environnemental potentiellement dévastateur

Nouveau relai de croissance ou nouveau gouffre financier, il n’est plus temps de poser la question en ces termes. Alors que 80% des réserves déjà prouvées[5] doivent rester sous terre si nous espérons rester sous la barre des 2°C de réchauffement, on peine à concevoir que de telles sommes puissent encore être dépensées pour mettre la main sur de nouveaux gisements. Moins de quatre mois après la signature d’un « accord historique » sur le climat, l’absence de toute considération écologique dans la course au pétrole offshore peut choquer.
Outre les émissions de CO2 induites par l’extraction des hydrocarbures, l’exploration-production fait peser des risques environnementaux majeurs sur des écosystèmes déjà fragiles. Malgré la catastrophe du Deepwater Horizon dans le Golfe du Mexique en 2010, aucun accord international concernant des normes environnementales et de sécurité n’a encore été établi pour le forage offshore. Si des progrès indéniables ont été réalisées par les compagnies (il est aujourd’hui à la fois plus facile d’anticiper une fuite, de la détecter, et de la réparer), le risque d’accident majeur n’a pas disparu.
Parmi les principales zones convoitées, l’Arctique fait figure de symbole. La fonte des glaces y est vécue par les compagnies comme une formidable opportunité. Shell avait déjà suscité une grande controverse internationale en explorant des eaux au large de l’Alaska avant de finalement abandonner ses recherches « dans le futur prévisible », après plusieurs milliards de dollars dépensés. Pourtant, la ruée vers le pétrole et le gaz de l’Arctique est déjà une réalité, au grand dam des écologistes. Des tests à très grande échelle dans les eaux finlandaises ont récemment mis en évidence l’impréparation en cas de marée noire : nul ne sait encore séparer efficacement le pétrole de la glace si ces deux éléments venaient à se mélanger[6]. Autre zone de plus en plus convoitée : la Méditerranée. Selon un dernier rapport de la WWF[7], la production pétrolière pourrait y augmenter de 60% entre 2010 et 2020 tandis que la production gazière pourrait y être multipliée par cinq entre 2010 et 2030. Les contrats d’exploration couvrent d’ores et déjà 23% de sa surface, cette part étant amenée à progresser fortement dans les années à venir. Une catastrophe dans cette mer semi-fermée signerait le début d’un véritable cauchemar dans la zone.

Le problème majeur sur le sujet du forage offshore vient du fait que les gouvernements et institutions internationale n’ont pas encore mis en place un cadre réglementaire en cohérence avec leurs engagements environnementaux, qui contrôlerait les actions aventurières des compagnies pétrolières. Le rôle de modérateur est cependant assumé de manière croissante par la pression populaire. Les voix sont en effet de plus en plus nombreuses à s’élever contre cette course effrénée aux nouvelles réserves d’hydrocarbure, y compris chez les investisseurs. La vente début avril par la famille Rockefeller de la totalité de ses actions chez Exxon est en cela hautement symbolique[8]. L’avenir de l’exploration est incertain, et l’offshore n’est pas pour y changer quelque chose….

[1]    http://www.boursier.com/actualites/economie/moody-s-abaisse-la-note-de-total-et-revoit-sa-copie-pour-shell-et-bp-31209.html?fil98

[2]    http://www.lesechos.fr/03/01/2016/lesechos.fr/021592582798_en-2016–le-secteur-petrolier-va-encore-se-serrer-la-ceinture.htm

[3]    http://www.total.com/en/news/deep-offshore-reserves-strategic-resource-future-energy-solutions

[4]    http://news.nationalgeographic.com/2015/04/150420-bp-gulf-oil-spill-safety-five-years-later/

[5]    Il s’agit bien de réserves, soit la quantité pouvant être extraite aux conditions économiques et technologiques actuelles. A différencier des ressources. http://www.connaissancedesenergies.org/quelle-est-la-difference-entre-les-ressources-et-les-reserves-d-hydrocarbures-130205

[6]    http://www.sciencesetavenir.fr/sciences/20160407.AFP2354/une-maree-noire-sous-la-glace-le-cauchemar-de-l-arctique.html

[7]    http://awsassets.wwfffr.panda.org/downloads/medtrends__page_par_page_bd.pdf

[8]    http://www.lemonde.fr/argent/article/2016/03/30/quand-les-actionnaires-des-groupes-petroliers-s-inquietent-des-questions-climatiques_4892558_1657007.html