Christian Pernelle est consultant chez Solucom, mais pas seulement. Durant son temps libre, ce breton engagé travaille au développement d’une énergie citoyenne, c’est-à-dire conçue, financée et gérée par les citoyens, pour les citoyens. Il est l’un des porteurs d’un projet de production d’énergie renouvelable lancé en mai 2015 dans sa ville de Morlaix et soutenu par le réseau breton Taranis. Suite à sa participation à la quatrième édition d’Energycamp, nous avons tenu à le rencontrer pour partager son expérience et sa vision du collaboratif dans l’énergie.

EnergyStream : Pourriez-vous nous expliquer ce qu’est Taranis ?

pernelleChristian Pernelle : Taranis est un réseau breton qui œuvre pour le développement de projets de production d’énergies renouvelables mais aussi de maitrise de l’énergie portés par des citoyens. Il est né suite à la réalisation d’un premier parc éolien citoyen près de Vanne, à Béganne plus précisément. Les porteurs du projet avaient envie de valoriser le savoir-faire acquis et de partager leur expérience, avec l’objectif d’essaimer à travers la Bretagne ; nous sommes alors en 2011. Aujourd’hui, Taranis regroupe une trentaine de projets à des stades d’avancement variés. On y trouve des entités de différentes natures : associations, collectivités, sociétés ou coopératives porteuses de projets, milieux universitaires…

ES : Dans les faits, comment se traduit l’aide que vous apporte Taranis ?

C P : Concrètement, Taranis a trois missions principales :

Paper chain with blue sky background

Taranis est avant tout un point de rencontre qui vise à mutualiser les expériences de ses membres en matière de développement de projets citoyens d’EnR. Taranis organise régulièrement des échanges entre porteurs de projets, des visites de parcs citoyens…. Discuter avec des personnes qui ont déjà été dans notre situation est très enrichissant, cela nous permet de prendre de la hauteur sur ce que nous pouvons vivre durant notre projet. Nous y trouvons également un soutien qui peut parfois nous manquer et nous conforte dans l’idée que de tels projets ont un avenir.

Taranis est également un point de mutualisation des connaissances. Les informations ne sont pas forcément faciles à trouver ni évidentes à appréhender en tant que novice, notamment en matière technique, juridique et financière. Pour y remédier, le réseau organise régulièrement des journées de formation à thème pour les porteurs de projet. Des personnes sont également présentes tout au long de notre projet pour répondre à nos questions et nous conseiller. Cette aide est enfin complétée par la mise à notre disposition d’une large documention sur le développement de projets d’EnR.

Enfin, Taranis assure la promotion de l’énergie citoyenne auprès du grand public. Le réseau intervient pour sensibiliser la population sur ce sujet. Pour cela, rien de mieux que d’aller directement à sa rencontre. Taranis intervient ainsi lors de tables rondes et tient régulièrement des stands lors d’événements locaux. En tant que porteurs de projet, c’est une forme d’aide indirecte dans la mesure où notre réussite dépend aussi de notre capacité à fédérer la population locale. Un projet citoyen sans adhésion de la population, c’est tout simplement antinomique.

Si nous parlons plus particulièrement de notre projet à Morlaix, je dois préciser que sans Taranis, il ne serait peut-être jamais né ! Nous étions plusieurs à avoir cette idée de développer un projet d’EnR dans notre ville. C’est Taranis, que nous avions individuellement contacté, qui nous a mis en relation et nous a permis d’engager une démarche commune. Depuis, le réseau nous accompagne dans le cadrage du projet. À ce stade, Taranis nous aide à définir quel type d’énergie est la plus appropriée pour répondre à nos besoins tout en prenant en compte nos contraintes. Un éclairage nous est notamment apporté sur les questions techniques d’implantation, de raccordements possibles au réseau ErDF… Il est rassurant pour nous de pouvoir nous adresser à un acteur de référence sur tous ces sujets.

ES : Il semble que Taranis soit vraiment précurseur en matière d’accompagnement de projets citoyens d’EnR, comment expliquez-vous qu’une telle structure se soit développée en Bretagne en particulier ?

C P : Cela n’est pas étonnant qu’un tel réseau ait vu le jour en Bretagne, la volonté de développer des projets collaboratifs d’énergie y est prégnante. La Bretagne est un territoire enclavé qui produit peu d’énergie et est par conséquent très dépendant des autres régions françaises. Nous avons donc tout intérêt à développer des projets d’énergies renouvelables, par nature locales, si nous souhaitons retrouver une certaine autonomie. La Bretagne possède par ailleurs une identité régionale très marquée qui se traduit depuis toujours par une culture des circuits courts et par une promotion de la gouvernance locale. Les projets citoyens d’énergies renouvelables s’inscrivent en tout point dans cette démarche. Enfin, la Bretagne est une région qui possède de nombreuses communes de taille moyenne (environ 10 000 à 30 000 habitants) qui ont le profil type pour accueillir de tels projets. Dans ces endroits, la production d’énergie renouvelable peut satisfaire la demande énergétique. d’une part plus importante de la population et être perçu comme ayant une véritable valeur ajoutée sur le territoire. Là où elle n’est que peu significative rapportée à la consommation des grandes villes.   

ES : Selon vous, qu’est-ce qui pousse un citoyen à s’engager dans ce type de  projet ?

C P : Les motivations peuvent être diverses mais elles relèvent majoritairement du militantisme. La majeure partie des porteurs de projet sont d’abord sensibles au concept d’énergie citoyenne. Ils considèrent que l’énergie est un bien commun qui doit par conséquent être géré par la population. Ces mêmes acteurs ont souvent des convictions affirmées en matière de politique environnementale : ils souhaitent participer activement au développement des énergies renouvelables sur leur territoire, en d’autres termes, être acteur de la transition énergétique. L’horizon d’un retour sur investissement peut également faire partie des motivations des porteurs de projet. Pour autant, la faible rentabilité de beaucoup d’entre eux relègue de fait ce critère très loin derrière les autres.

Personnellement, je vois dans notre projet une aventure humaine formidable, c’est l’opportunité de rencontrer des morlaisiens engagés, prêts à investir mais surtout à s’investir dans un projet de long terme. Pour moi c’est également une occasion unique de découvrir concrètement les rouages de notre système énergétique. Enfin, et là est peut-être ma motivation la plus importante, j’ai souhaité m’engager pour ma ville (Morlaix) parce que je ne voyais pas de cohérence entre les projets d’énergie développés par l’État et nos besoins et perceptions à l’échelle locale. Plutôt que d’être dans une démarche d’opposition qui permet certes de fédérer mais de manière virulente, sur la défensive, j’ai eu envie de proposer une alternative, quelque chose de concret qui permette à la population de réaliser qu’elle peut être actrice de son destin énergétique. Qui d’autres que des citoyens pour le faire ?

Landschaft Silhouette Windpark

ES : Comment voyez-vous l’avenir de l’énergie collaborative ?

C P : Une chose est sûre, les projets collaboratifs d’énergie ne sont pas le reflet d’une mode, mais bien d’un changement profond de notre système énergétique. Je suis particulièrement adepte des idées de l’économiste Jeremy Rifkin. Son livre, La troisième révolution industrielle, évoque la hiérarchie rigide qui caractérisait notre système et qui tend à faire place à une organisation plus horizontale de la société. En substance, il dit également que le développement de projets citoyens d’énergies renouvelables fait partie d’un mouvement plus global de refonte de notre rapport au territoire, à  l’échange et aux autres. Je crois que d’ici une vingtaine d’années, notre système énergétique aura considérablement changé. D’un système très centralisé, nous passerons à un système en forme de toile : une multitude de centres de production, très majoritairement d’énergies renouvelables, se situeront au plus près des centres de consommation. L’ensemble de ces centres seront reliés par des flux plus ou moins importants qui, grâce aux nouvelles technologies de stockage et de gestion de l’énergie, permettront de faire coïncider la production et la consommation.

ES : Quels sont les freins au développement d’un tel système ?

C P : Le principal frein concerne sans aucun doute la structure de notre réseau électrique, actuellement caractérisé par un maillage très centralisé et assez rigide. La réussite des projets citoyens dépend pour beaucoup de notre capacité à faire évoluer cette structure pour l’adapter à une production de plus en plus décentralisée et intermittente.

Un autre obstacle au développement de ces projets est d’ordre financier. Aux conditions actuelles, les projets d’EnR coûtent encore assez cher et leur rentabilité est souvent inférieure à ce qui est attendu pour des investissements d’aussi longue durée. Heureusement, les transformations sont rapides dans ce domaine et les nouveaux montages financiers nous permettent d’avoir accès à des sources de financement toujours plus variées. Le fonds Energie Partagée Investissement est de ce point de vue un acteur essentiel dans le développement de projets citoyens.

De manière générale, je crois que la réglementation en matière de projets d’EnR peut être améliorée et Taranis y a un rôle à jouer. Aujourd’hui, le développement de ces projets est long et fastidieux notamment en raison des exigences sur les procédures à mettre en œuvre auprès des professionnels du secteur, des collectivités locales et des organismes financiers disposés à soutenir ces projets.

Enfin, je dirais qu’il existe un enjeu majeur, qui a d’ailleurs été largement évoqué durant l’Energycamp, qui concerne celui de la gouvernance. Passer d’une gouvernance classique (centralisée) à une gouvernance citoyenne n’est pas simple. En particulier, il nous faut discuter la place respective des citoyens et des collectivités, ces dernières ayant un rôle crucial à jouer pour asseoir la légitimité des projets, mais aussi pour faciliter le dialogue entre les différents acteurs de l’énergie.

En bref, les freins existent mais je suis résolument optimiste : il n’y a pas de doute possible, l’avenir de l’énergie est collaboratif.

 

Pour en savoir plus sur Taranis et les projets soutenus par le réseau, visitez le site internet : http://reseau-taranis.fr/