« 2020, année symbolique de nouveaux changements » annonce Valérie-Anne Lencznar, déléguée générale de ThinkSmartgrids, en introduisant la cérémonie des vœux ayant eu lieu le 29 janvier à la Défense. Créée en avril 2015, ThinkSmartgrids est une association de professionnels dont l’objectif est de promouvoir la filière Réseaux Electriques Intelligents non seulement en France mais également en Europe et plus largement dans le monde. Cette association rassemble de nombreux acteurs intervenant dans divers domaines tels que l’électrotechnique, la télécommunication, les systèmes d’information, et intervient sur des sujets variés comme la modernisation des réseaux ou l’intégration des énergies renouvelables.

En ce début d’année, l’événement est axé notamment sur l’utilisation des smart-énergies dans le souci de contribuer à faire face aux changements climatique et énergétique en cours. Dans le cadre de cet événement, deux tables rondes ont eu lieu :

Le vehicle to grid représente-t-il un risque pour l’équilibre du système électrique ? Comment inclure des réseaux de distribution au sein de la transition en cours ? Quelle attitude adopter face à l’irruption de la data ?

Ce sont les problématiques auxquelles les intervenants vont se confronter. Autour de deux tables rondes, chacun apporte ses éléments de réponse et présente les différentes solutions envisagées telle que la mise en place de charge intelligente.

 

Table ronde 2 : Transition énergétique et futur des réseaux électriques

Comme le montraient les thèmes abordés lors de la précédente table ronde, les récents développements dans le domaine de la mobilité électrique (smart charging, vehicle to grid…) posent un nouveau défi pour les réseaux. C’est sur ce thème que les différents intervenants ont cherché à nous éclairer dans le cadre de cette seconde table ronde.

  • Etienne Beeker, Conseiller énergie chez France Stratégie
  • Gilles Debizet, Expert scientifique à l’Université de Grenoble Alpes
  • Lionel Guy, Chef de service ENR MDE à la FNCCR
  • Clément Le Roy, Senior Manager chez Wavestone, Membre du Comité de Direction de la Practice EUT

Le développement des énergies renouvelables. Les enjeux de la lutte contre le changement climatique. L’émergence de technologies nouvelles. La dynamique territoriale. Voici autant d’éléments amenés à avoir un impact croissant sur les réseaux électriques. Ces derniers devront s’adapter sensiblement afin que soit maintenu un niveau de service élevé. Dès lors, les questions qui se posent sont les suivantes :

  • Quels sont les nouveaux défis auxquels devront faire face les réseaux dans les années à venir ?
  • Quelle est la maille territoriale pertinente pour répondre à ces nouveaux défis ?
  • Plus largement, quel est l’impact de ces évolutions sur la gouvernance et les modalités de gestion des réseaux ?

 

Quels défis à venir pour les réseaux électriques ?

Pourquoi la question des réseaux se pose-t-elle aujourd’hui ? Clément Le Roy et Etienne Beeker s’accordent à dire que les réseaux sont les grands oubliés de la dernière PPE (Programmation Pluriannuelle de l’Energie). Plus largement, ils sont absents des réflexions sur la transition énergétique. Pourtant, même si la facture des ménages ne le met pas en avant, leur coût représente la moitié du prix du KWh. De plus, du fait des évolutions en cours et à venir, les réseaux sont soumis à des tensions croissantes. Ainsi, ces derniers ont vu leur équilibre mis en péril ces derniers mois, notamment en Afrique du Sud, en Californie ou en Allemagne.

Aujourd’hui, le réseau français se caractérise par un niveau de service inégalé. En effet, les AODE (Autorités Organisatrices de la Distribution d’Electricité) garantissent un nombre faible de coupures d’électricité. De plus, elles assurent le respect des exigences de solidarité, de développement économique et de développement des territoires. Cependant, ce niveau de service pourrait être remis en cause faute d’anticipation suffisante des évolutions à venir. En effet, la montée en puissance des énergies renouvelables et le développement du stockage sont autant de challenges. Ils s’inscrivent dans le cadre d’une approche multi-énergies (réseaux de chaleur, gaz, électricité…) et d’un estompement des frontières entre les différents acteurs (RTE, Enedis, les collectivités locales…). Comme le montre le schéma ci-dessous, il devient donc essentiel de trouver un nouvel équilibre au système.

Evolution des sources d'énergie entre 2018 et 2035

L’évolution des sources d’énergie a un impact sur les réseaux – Source : Présentation de Lionel Guy lors de la conférence (1)

L’une des questions centrales de la recherche de ce nouvel équilibre est celle de la maille pertinente pour la gestion des réseaux. Mais celle-ci concentre un certain nombre de débats.

 

Quel maillage pertinent pour la gestion future des réseaux électriques ?

Gilles Debizet, dans ses travaux de prospective (2), met en exergue quatre scenarii possibles. Ils correspondent à quatre niveaux de gestion différents, à horizon 2040 :

4 niveaux possibles de gestion des réseaux électriques

Les 4 scénarii de Gilles Debizet à horizon 2040

La question centrale est donc celle du lieu où s’établiront les relations entre l’utilisateur final, les ressources énergétiques variées et les réseaux d’approvisionnement énergétique. Dans ce cadre complexe, les smart grids représentent une solution pour moderniser et adapter la distribution d’électricité.

Aujourd’hui, les niveaux d’interventions sont multiples sans que rien ne permette d’assurer une cohérence d’ensemble. Cela pose donc la question du futur échelon organisateur des réseaux. Sur ce sujet, tous les intervenants ne s’accordent pas.

Lionel Guy recommande la conservation d’un opérateur de réseau bénéficiant d’une vision globale. Il serait associé à une gestion locale, au plus près des particularités du territoire. Clément Le Roy considère quant à lui que l’échelle pertinente est celle de la région. De plus, cette dernière a vu ses compétences en matière d’énergie et d’environnement s’élargir au cours des dernières années. Pour Etienne Beeker, cette question complexe devrait se résoudre par les prix, conformément aux mécanismes libéraux de marché. Cela implique que chacun paye pour ce qu’il utilise, et que les coûts de puissance et d’énergie soient donc rééquilibrés dans le tarif.

L’Etat, dans tous les cas, conserverait un rôle d’orientation, d’autant que l’Union européenne ne semble pas encore en mesure de donner l’impulsion. De plus, les évolutions évoquées plus haut appellent un nouveau mode de gestion et de gouvernance où l’Etat a également un rôle à jouer.

 

Quels nouveaux modes de gestion et de gouvernance des réseaux électriques pour faire face aux défis futurs ? 

L’une des évolutions majeures de ces dernières années est la collecte de plus en plus importante de données. Dans son discours de clôture, Philippe Monloubou, Président du Directoire d’Enedis, a souligné l’importance capitale de la donnée, « nouvelle électricité ». Cependant, les modalités de son traitement posent encore question.

L’accumulation des données, le déploiement des compteurs Linky, soulèvent le problème de leur gouvernance. Il s’agit en effet pour Enedis d’un tout nouveau métier, qui doit être régulé autrement. Lionel Guy en appelle à un service public de la donnée, du fait des nombreux enjeux autour de ce sujet (sécurité, prix, accessibilité…). Gilles Debizet appuie également cette solution. Elle permettrait de maintenir l’indépendance et l’autonomie du système énergétique français tout en laissant ses acteurs analyser les données pré traitées. Autrement, la libéralisation du secteur mettra les données entre les mains de grosses organisations multinationales.

Cependant, comme le rappelle Clément Le Roy, des avancées ont déjà été accomplies, avec par exemple la création de l’agence ORE. Il s’agit du regroupement de l’ensemble des acteurs français de la distribution d’électricité et de gaz. Sa vocation est de permette ses membres de répondre à leurs obligations réglementaires et aux évolutions du secteur de l’énergie (3). Clément Le Roy appelle désormais de ses vœux un travail sur des cas d’usages plutôt qu’une « course en avant pour toujours plus de données disponibles ».

Les données collectées sont un élément essentiel pour les futurs développements des réseaux. Si dans le domaine de l’énergie, le numérique est encore loin d’avoir exploité toutes ses possibilités, Etienne Beeker est convaincu que le changement sera extrêmement rapide. Cela explique l’importance de la réflexion actuelle sur les smart grids. Elles ouvrent des possibilités de gestion nouvelles, entre autres pour les smart cities.

 

Conclusion

Le débat reste ouvert sur les évolutions futures des réseaux, mais aussi sur le cadre même de cette réflexion. Une PPE incluant les enjeux réseaux est-elle la forme la plus pertinente pour appréhender les enjeux de demain ? Quelle que soit la forme prise par cette réflexion, elle devra appréhender un univers mouvant et complexe. En effet, les parties prenantes y seront impliquées à des niveaux divers. Quant aux spécificités territoriales, elles ne permettront plus une centralisation intégrale de la gestion des réseaux.

 

Sources

(1) Extrait de la présentation de Lionel Guy aux vœux de ThinkSmartgrids https://extranet.thinksmartgrids.fr/?get_group_doc=9/1580380817-TRrseaux-FNCCRLionelGuyvoeuxTSG.pdf

(2) Scénarios de transition énergétique en ville, par Gilles Debizet (dans le cadre de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise énergétique) : https://www.vie-publique.fr/catalogue/23665-scenarios-de-transition-energetique-en-ville

(3) https://www.agenceore.fr/a-propos/