Cet article s’appuie notamment sur des entretiens menés auprès d’acteurs de la filière, parmi lesquels : fournisseurs d’énergie, acteurs du trading de produits environnementaux, représentants de collectivités et structures d’accompagnement.
Pensé pour redynamiser la filière biométhane et lui offrir un cadre de soutien plus lisible et adapté aux nouveaux enjeux, le dispositif des Certificats de Production de Biogaz (CPB) a été lancé en janvier 2026. Si le dispositif marque une évolution structurante du modèle de soutien au biométhane, son appropriation par le marché reste à ce stade incomplète.
Un écosystème d’acteurs aux logiques et contraintes très différentes
Dans le cadre de nos entretiens, nous avons rencontré différents acteurs de la filière :
- Les obligés (fournisseurs de gaz assujettis à cette obligation)?
Principaux concernés par le dispositif, les fournisseurs de gaz doivent prouver qu’un certain volume de biométhane a été injecté dans le réseau via l’achat ou la production de CPB. Si le fournisseur ne respecte pas ses obligations devant l’Etat, une pénalité financière lui sera attribuée. Les CPB constituent ainsi un coût pour les fournisseurs, que ce soit via la production ou l’acquisition de certificats, ou via le paiement de la pénalité. Ils représentent toutefois également un levier stratégique d’optimisation et de sécurisation des approvisionnements bas carbone, en fonction des arbitrages économiques réalisés entre production, achat de certificats et pénalité.
- Les producteurs de biométhane (agriculteurs, unités de méthanisation)?
Les producteurs de biométhane éligibles commercialisent indépendamment la molécule de biogaz et les certificats de production de biogaz, ce qui leur permet d’obtenir une double rémunération issue d’une part de la vente du biométhane et d’autre part de la vente des certificats. Toutefois, l’absence de visibilité au-delà de 2028 freine encore l’intégration des CPB dans leurs modèles économiques.
- Les acteurs du trading de produits environnementaux?
Historiquement positionnés sur les CEE et autres certificats, ces acteurs jouent un rôle clé d’intermédiation et de structuration de marché. Le développement du marché CPB devra également s’articuler avec les autres mécanismes de soutien et de valorisation du biométhane, dont il constitue un complément plutôt qu’un substitut. Les acteurs financiers ont toutefois fait le choix de rester en retrait sur les CPB, faute de liquidité suffisante et de signaux prix attractifs, limitant à ce stade leur capacité à jouer pleinement ce rôle.
- Les acteurs publics et institutionnels (collectivités, fédérations, autorités)?
Ils suivent de près la mise en œuvre du dispositif, à la fois comme acheteurs potentiels et comme relais des attentes de la filière. Leur intérêt pour la décarbonation est fort, mais ils soulignent les difficultés à faire émerger des modèles économiques soutenables à l’échelle des territoires.
Au-delà de la diversité de ces logiques d’acteurs, leurs interactions peinent encore à se traduire par l’émergence d’un marché structuré, caractérisé par des volumes échangés significatifs et des signaux économiques stabilisés.
Pour aller plus loin – Comprendre le dispositif des CPB
Retrouvez notre présentation détaillée du fonctionnement des CPB, de leurs principes et de leur cadre réglementaire dans notre article dédié : Quelles stratégies adopter en tant que fournisseur lorsque l’on est soumis aux CPB ?
Un décalage entre horizon réglementaire et réalité économique des projets de biométhane
Un point de friction majeur, largement partagé, concerne le décalage temporel entre le cadre réglementaire des CPB et les réalités économiques des projets de production de biométhane. Alors que les investissements dans les unités de production s’inscrivent sur des horizons longs (de l’ordre de 15 ans pour assurer leur rentabilité) le cadre CPB ne donne aujourd’hui de visibilité que jusqu’en 2028.
Cette incertitude freine fortement les engagements de long terme, tant du côté des fournisseurs que des producteurs. En pratique, elle se traduit par une faible contractualisation à long terme, des arbitrages en faveur du paiement de la pénalité et une difficulté à faire émerger un signal prix de référence.
Un signal prix encore insuffisant pour déclencher le marché
Face à ce manque de visibilité, les CPB restent perçus comme un mécanisme en phase de lancement, sans profondeur de marché ni signaux économiques suffisamment stabilisés.
Cette immaturité se traduit notamment par une absence de liquidité sur la plateforme CPB, limitant la capacité des acteurs à se positionner et à structurer des stratégies d’achat ou de vente à moyen et long terme. Certains acteurs financiers ont ainsi fait le choix de ne pas participer à la plateforme à ce stade, faute de volumes et de conditions économiques jugées satisfaisantes. L’intérêt de leurs clients existe, mais uniquement sous réserve de prix attractifs, encore rarement observés aujourd’hui.
La question du prix du CPB cristallise les inquiétudes. Dans un contexte de coût du biométhane supérieur au prix du gaz naturel, le niveau de CPB nécessaire pour rendre certains projets rentables est jugé élevé, voire non compétitif. Cette situation renforce :
- Les hésitations des obligés entre CPB ou pénalité,
- Les difficultés de financement des projets pour les producteurs,
- Et les craintes de perte de compétitivité pour les acheteurs finaux.
Un dispositif prometteur, encore en attente de déclencheurs
Les acteurs interrogés partagent un diagnostic convergent : le CPB n’est pas remis en cause sur le fond, mais son déploiement effectif dépendra de conditions encore non réunies. Trois conditions apparaissent aujourd’hui déterminantes pour permettre le décollage du marché :
- une visibilité réglementaire au-delà de 2028, permettant de sécuriser les investissements,
- l’émergence d’un signal prix crédible et suffisamment incitatif,
- et un engagement progressif des acteurs, notamment des fournisseurs, sur des volumes de long terme.
Ces constats font écho aux alertes récemment formulées par plusieurs acteurs structurants de la filière des gaz renouvelables. Dans une lettre ouverte adressée au Premier ministre, une dizaine d’organisations – parmi lesquelles France Gaz, l’Association des Agriculteurs Méthaniseurs de France (AAMF), la FNCCR, ainsi que plusieurs organisations syndicales (CFDT Énergie, CFE-CGC, CGT, FO) – ont appelé à une clarification rapide de la trajectoire des CPB.
Ces acteurs, rejoints notamment par des collectifs professionnels tels que France Gaz Renouvelables ou le Syndicat des énergies renouvelables (SER), soulignent que l’absence de visibilité au-delà de 2028 bloque aujourd’hui les décisions d’investissement et fragilise l’ensemble de la chaîne de valeur, des exploitations agricoles aux industriels.
Les messages convergent : faute de cadre stabilisé, plus d’un milliard d’euros d’investissements seraient aujourd’hui en suspens, traduisant un risque réel de rupture dans la dynamique de développement du biométhane en France.
En parallèle, le lancement par le Ministère d’une consultation publique sur la trajectoire CPB pour la période 2030-2035 traduit une volonté de prolonger la réflexion et d’inscrire le mécanisme dans un cadre plus pérenne. Si cette initiative est perçue positivement, elle ne constitue, à ce stade, qu’une étape intermédiaire. L’enjeu pour les prochains mois sera d’apporter des signaux suffisamment robustes pour sécuriser les modèles économiques et déclencher les investissements attendus.
Dans ce contexte, Wavestone est convaincu que le CPB peut devenir un levier structurant pour la filière biométhane, à condition d’être abordé de manière pragmatique et différenciée selon les profils d’acteurs. La capacité à sécuriser les modèles économiques, éclairer les choix stratégiques et anticiper les évolutions réglementaires et de marché sera déterminante pour permettre aux acteurs de se positionner dès aujourd’hui, sans attendre un cadre totalement stabilisé.
Nous remercions l’ensemble des acteurs de la filière qui ont accepté de partager leur retour d’expérience et leur analyse du dispositif CPB dans le cadre de cet article. Leurs éclairages ont été essentiels pour nourrir cette lecture de terrain et mettre en perspective les premiers enseignements du dispositif.
Sources :
https://www.gaz-mobilite.fr/actus/metharama/marche/biomethane-cpb-lettre-ouverte-premier-ministre/
