Alors que des millions de personnes expérimentent, en toute confiance et au quotidien, les services proposés par AirBnB ou Uber, la question de l’économie du partage s’étend au secteur de l’énergie. En effet pourquoi moi, consommateur particulier, je ne pourrais pas partager, vendre ou acheter de l’énergie produite localement par d’autres individus ?

 

Tandis que le consommateur tend à devenir consom’acteur sur le marché de l’énergie…

 

Du consom’acteur au business angel

Dans un contexte d’évolution du secteur de l’énergie (à travers la transition énergétique, le développement des réseaux électriques intelligents, la déréglementation du marché, l’essor des énergies renouvelables…) doublée de la révolution digitale en cours, le consommateur est de mieux en mieux informé et désireux de maîtriser sa consommation énergétique, que ce soit d’un point de vue financier ou environnemental.

plateforme-collaborativeCette volonté du consommateur d’agir donne naissance à de nombreuses initiatives. L’essor de plateformes web de financement participatif, ou crowdfunding, est le phénomène le plus connu concernant l’économie collaborative. Ainsi, depuis déjà plusieurs années, le financement participatif est envisagé comme un mode d’investissement clef dans le développement des énergies renouvelables, et de nombreuses start-ups se sont d’ores et déjà lancées dans l’aventure. Lumo et Lendosphère sont par exemple deux plateformes permettant à des citoyens d’épargner dans des projets d’énergies renouvelables locaux. Au niveau européen, on retiendra Citizenergy, première initiative européenne d’investissement participatif dans les EnR.

 

Un cadre règlementaire favorable

Cet envol du financement participatif dans le secteur énergétique est encouragé par les évolutions du cadre légal français dans le domaine. Ainsi, la réforme du crowdfunding, en vigueur depuis le 1er octobre 2014, simplifie le financement participatif en créant notamment le statut de Conseiller en Investissement Participatif, qui sécurise le cadre juridique et légal des plateformes de crowdfunding dans le financement des entreprises ; ou encore en permettant que « les sociétés [commerciales ou les sociétés d’économie mixte locales] constituées pour porter un projet de production d’énergie renouvelable » puissent, « lors de la constitution de leur capital, en proposer une part à des habitants résidant habituellement à proximité du projet ou aux collectivités locales sur le territoire desquelles il doit être implanté » (Article 27 de la loi n° 2015-992 du 17 août 2015 relative à la transition énergétique pour la croissance verte).

 

…l’économie collaborative dessine de nouveaux modèles économiques…

New-Energy2La synergie entre la révolution digitale et les énergies renouvelables, doublée de la montée en puissance du consom’acteur, induisent une nouvelle conception de la chaîne de valeur de l’énergie. Si la disruption dans cette dernière n’est pas encore aussi forte que dans les secteurs de l’hébergement ou du transport, le bouleversement des modèles économiques historiques dans l’énergie se fait sentir.

Les marqueurs caractéristiques des nouveaux business models induits par l’économie collaborative que l’on peut dégager sont : usage (vs possession), accès « on-demand » au service, digital, intermédiation zéro, interconnectivité / modèle en réseau (le modèle de production historique, centralisé, fait place à un modèle de production d’énergie distribuée qui dessine la révolution dans les réseaux (générateurs distribués tels que les panneaux solaires, infrastructures de stockage distribuées tels que les batteries)).

Dans ce contexte de transition énergétique, le développement de synergies entre production décentralisée et révolution digitale constitue un levier majeur dans l’essor de nouveaux modèles basés sur le partage de consommation, de production ou de financement. Ainsi, si la part de la production décentralisée dans le mix énergétique global est encore mal évaluée, on ne compte plus les exemples de projets locaux (solaire, éolien, biomasse…) initiés au cours de ces dernières années. Cette décentralisation de la production d’énergie, bien que mineure pour le moment [Note : 73% du mix électrique français est d’origine nucléaire – Source : RTE], va dans le sens d’une horizontalisation du système énergétique actuel, qui fait écho à l’apparition de plateformes peer-to-peer permettant par exemple de mettre en relation directe consommateurs et producteurs locaux pour l’achat d’énergie.

A titre d’exemple, la start-up néerlandaise Vandebron met en relation à travers son site les producteurs locaux d’énergies renouvelables et les consommateurs. Vandebron constitue un nouveau type de fournisseur, gérant les abonnements et les relations entre les producteurs et clients tout en veillant aux intérêts deenergie collaborative chacun.

De plus, ce phénomène de décentralisation se traduit aussi par l’apparition progressive de coopératives énergétiques. A l’échelle locale, des citoyens se regroupent et prennent la production d’énergies renouvelables en main en créant des projets d’investissement dans lesquels n’importe qui peut devenir actionnaire. Ces coopératives ont un double objectif : rapprocher la production du citoyen et ainsi réduire la dépendance énergétique et sensibiliser les consommateurs à l’énergie durable. Ainsi, l’Europe compte plus de 2400 coopératives d’énergies renouvelables appelées REScoops (Renewables Energy Sources cooperative). En France, on peut citer à titre d’exemple, Enercoop qui fournit de l’énergie d’origine renouvelable à des particuliers et rémunère ainsi des producteurs locaux.

 

… mais peuvent-ils représenter un levier de croissance pour les énergéticiens historiques ?

Si l’essor de ces nouveaux modèles se fait sentir dans l’écosystème des start-ups du monde de l’énergie, la plupart des acteurs traditionnels semblent encore loin de s’approprier ce phénomène. En cause : la difficulté, voire la réticence, à appréhender des modèles si disruptifs au regard de leurs modes d’organisation établis.

De plus, une question se pose : ces business models sont-ils pérennes ? Ce phénomène peut-il représenter, pour les opérateurs historiques, un moyen de se renouveler et de s’adapter aux évolutions technologiques et sociales ? C’est visiblement le pari d’Engie, qui est d’ores et déjà monté sur le crédo en lançant courant 2015 sa propre plateforme de financement participatif.

542-438bDe fait, un défi majeur pour le développement de l’économie collaborative dans l’énergie est sans nul doute l’appropriation de cette nouvelle dynamique par les opérateurs historiques – dont on sait déjà qu’ils tendent à s’adapter et à tirer les avantages du foisonnement d’acteurs dans le secteur de l’énergie et des cleantech, notamment via le rapprochement avec des start-ups et l’open innovation. Les exemples de partenariats entre énergéticiens et start-ups ou PME innovantes sont d’ailleurs de plus en plus nombreux : en France, on citera par exemple EDF et son fonds d’investissement Electranova Capital dédié aux start-ups innovantes (avec Actility, Forsee Power, Seatower, et bien d’autres), Engie (CRIGEN + Blue, Deepki…), ou encore Total (avec Shortways ou encore Yoomap).

 

Se positionner suffisamment tôt sur le crédo de l’« énergie collaborative », à l’instar d’Engie, pourrait donc être un moyen pour ces grandes entreprises d’éviter le phénomène désormais redouté d’ubérisation. Reste à savoir si l’essor de l’économie collaborative observé dans les transports ou le tourisme sera réellement au cœur de nos pratiques de demain, à l’heure où le nucléaire – « anti-collaboratif » par essence – reste le pilier de notre système énergétique.