L’étude ADEME « Un mix électrique 100% renouvelable » émet diverses hypothèses sur la place du solaire photovoltaïque dans le mix électrique de 2050 en fonction de l’évolution des technologies (de stockage, de pilotage de la demande) et de l’acceptabilité sociale des centrales ENR au sol. Une piste semble toutefois peu mise en avant : la croissance d’une part de photovoltaïque autoconsommé sur le site de production. Nous avons interrogé à ce sujet Grégory Lamotte, fondateur de la start-up Comwatt, entreprise leader dans l’autoconsommation électrique en France.

Energystream (ES) : D’où est né votre projet ?Grégory Lamotte, Président de Comwatt

Grégory Lamotte (GL) : Avec 15 ans de recul dans le secteur, j’ai pu me rendre compte que le solaire photovoltaïque allait devenir l’énergie électrique la moins chère, mais qu’elle ne serait pas forcément produite au bon moment. Il y avait donc un besoin de synchroniser l’offre et la demande sans avoir recours au système des batteries qui est trop coûteux. Et c’est ce sur quoi travaille Comwatt depuis sa création en 2013.

ES : Présentez-nous votre offre d’autoconsommation

GL : Notre métier est double : dans un premier temps, nous mesurons la consommation et la production d’énergie dans un bâtiment, grâce à des objets connectés qui s’installent partout en 2h et fonctionnent sans fil. Dans un second temps, nous pilotons les équipements domestiques pour les déclencher au bon moment, de façon à consommer l’énergie produite sur place en circuit court, tout en préservant le confort de service pour l’usager.

Notre offre se concrétise sous la forme d’une box énergétique, avec ou sans installation de panneaux photovoltaïques. Elle s’adresse à tous les consommateurs d’énergie, particuliers et entreprises, qui veulent devenir maîtres de leurs consommations énergétiques, et réaliser entre 20% et 70% d’économie sur leurs factures d’électricité. À ce jour, nous avons équipé 1500 sites (environ 95% en résidentiel, 5% en industrie et tertiaire).

ES : Quel est l’intérêt économique pour le client ?

GL : Notre solution permet au client de réaliser des économies grâce à deux leviers :

  • Le premier levier est la réduction des consommations énergétiques grâce à Indepbox Easy. Le logiciel de pilotage des consommations est une première brique peu coûteuse, qui se finance grâce aux économies d’énergie réalisées (en moyenne 20%). Le temps de retour sur investissement de 2 à 3 ans.
  • Le second levier est la consommation sur le site de l’électricité produite par les panneaux photovoltaïques en toiture. Dimensionnée en fonction des besoins d’électricité du logement, la solution Indepbox Power peut couvrir environ 50% de la consommation électrique annuelle d’un particulier[1]. Surtout, l’électricité autoproduite est moins chère que l’électricité du réseau. On a calculé que le coût moyen de production d’électricité d’origine photovoltaïque est de 10 centimes d’euros le kilowattheure (kWh) dans l’Hexagone (8cts€/kWh dans le Sud de la France)[2]. Les panneaux photovoltaïques représentant un investissement plus conséquent, le temps de retour sur investissement est de l’ordre de 6-10 ans (le matériel est garanti 25 ans).

comwatt-économies d'énergie

ES :  Quels sont les bénéfices de l’autoconsommation pour le réseau d’électricité ?

GL : Les gains pour le réseau électrique sont énormes. Notre capacité à faire consommer les appareils domestiques au bon moment permet de rendre des services au réseau. Par exemple, quand y a un pic de consommation, notre box connectée au cloud peut éteindre certains appareils de nos clients.

Selon moi, les énergies renouvelables participent à la sécurité globale du réseau. Je réfute l’idée selon laquelle plus d’énergie renouvelable nécessite plus de réseaux et d’interconnexions. Prenons l’exemple de l’économie des fruits et légumes. Si tous nos fruits provenaient d’Espagne, il faudrait tripler la largeur des axes de circulation. Mais si chaque ville dispose de son maraîcher, on n’a plus besoin d’autoroutes aussi nombreuses. Internet a aussi démontré que la création diffuse est bien plus efficace que la gestion centralisée.

Le compteur communicant Linky devrait être conjointement un booster pour l’autoconsommation et un gain majeur pour la gestion des réseaux. Avec le développement d’offres de marché fonctionnant par tranche horaire, on pourra faire fonctionner les appareils domestiques quand l’énergie sera la moins chère et nos clients réaliseront encore plus d’économies. Le réseau aussi s’y retrouvera, car la pointe de consommation devrait s’en trouver diminuée.

ES : A contrario, quels sont les freins au développement de l’autoconsommation ?

GL : Le premier frein, c’est la désinformation des consommateurs : 90% des Français ne savent pas qu’ils ont le droit d’autoconsommer. C’est une idée reçue très tenace. En France, à la différence d’autres pays européens, on a très longtemps considéré que l’énergie était un sujet trop compliqué pour que le quidam s’y intéresse. On en paye aujourd’hui les conséquences. Même les députés que je rencontre ne savent pas que l’autoconsommation est toute à fait légale.

Le prix du kWh réseau est aussi un obstacle. L’électricité est à la fois trop chère pour les gens en situation de précarité énergétique, et pas assez chère pour fournir un signal-prix qui inciterait les consommateurs à choisir des appareils énergétiquement efficaces.

Plus que le prix de l’électricité en tant que tel, c’est finalement sa connotation très politisée qui constitue un frein. Le prix de l’électricité a été construit il y a un demi-siècle dans un contexte de construction d’un système électrique centralisé. Par souci de solidarité avec les territoires éloignés, le transport de l’électricité suit le principe du timbre-poste[3]. Ce principe défavorise les énergies décentralisées, qui fonctionnent dans une logique de circuit-court : production locale, distribution et consommation locale. Pour quelques kilomètres parcourus, l’énergie renouvelable doit payer le coût forfaitaire du transport, 7cts€/kWh.  Résultat, les collectivités n’ont pas d’incitation à faire l’effort de développer les énergies renouvelables sur leur territoire. De même, si demain les particuliers producteurs sont autorisés à vendre leur surplus d’électricité à leurs voisins, la structure de coût du transport supprime l’intérêt économique de le faire, en dépit des avantages des énergies renouvelables décentralisées.

ES : Que répondez-vous à la critique selon laquelle l’autoconsommation fait peser une part croissante du coût de transport et de distribution sur une assiette réduite d’usagers, et souvent sur les ménages les moins fortunés qui n’ont pas les moyens de réaliser l’investissement préalable ?

GL : Aujourd’hui, la production décentralisée d’énergie est la solution la moins chère. Et elle le restera, car les coûts de l’énergie centralisée sont croissants. Ce constat étant fait, le problème est l’accès à la finance pour les ménages en situation de précarité énergétique. Cet obstacle peut être résolu par des outils de financement adaptés : des emprunts à taux réduit, du tiers-financement… Ensuite, on estime que l’autoconsommation et l’optimisation des consommations permettent de réduire drastiquement les appels sur le réseau électrique. Le site n’est plus dépendant du réseau, et par conséquent le réseau nécessite moins d’investissements.

Nous avons mené une étude, dont les résultats montrent qu’on peut avoir en tout point de France un mix d’approvisionnement énergétique qui suit la répartition suivante: 50% d’autoproduction[4], 40% d’énergies décentralisées, (ce que j’appelle l’ “énergie maraîchère”), 10% d’énergie produite hors du département. L’impact sur les réseaux de transport est considérable, nous n’avons plus besoin de construire massivement des lignes THT et des interconnexions avec nos voisins. Nous pouvons prendre l’exemple de l’Australie : les énergéticiens n’y trouvent plus de financement pour boucler leurs projets de centrales, même pour le charbon pourtant bon marché. Les investisseurs ont compris que ça coûtera moins cher d’autoproduire sur place que de transporter le courant. C’est quelque chose de très nouveau, pour la première fois depuis les débuts de l’électrification il y a un flou sur l’avenir de l’utilisation des réseaux d’électricité.Indepboxpower Comwatt

ES : La loi de transition énergétique (LTE) constitue-t-elle un progrès pour l’autoconsommation ?

GL : Je note un certain progrès. Pour la première fois, on se donne une vision à long terme, des objectifs. Mais je suis déçu par certains de ces objectifs. Outre le fait que 2050 me parait bien trop éloigné pour sécuriser les objectifs dans le cas de l’alternance politique, la loi ne revoit pas les ambitions réellement à la hausse en matière d’énergie renouvelable. Notre pays occupe le 15e rang européen pour la production photovoltaïque par habitant, je ne crois pas que nous puissions en être fier. La LTE est un bon premier niveau, mais si on s’arrête là, on n’ira pas loin.

De plus, je me désole de l’absence d’un vrai débat sur notre modèle énergétique du futur. Le modèle actuel n’a pas d’avenir, mais on ne change rien. La France est un cas particulier. De l’autre côté du Rhin, on voit que tous les acteurs se sont mis d’accord sur la direction à suivre. Chez nous, on reste pétrifié sur le débat “pour ou contre le nucléaire”, ça transpire dans la loi. Pourtant, même au sein des grandes entreprises de l’énergie, je sais que les gens ont envie de travailler sur les solutions d’avenir, et notamment sur l’autoconsommation. Mais c’est compliqué pour eux, car le développement de l’autoconsommation se traduit pour les fournisseurs par des pertes sur les ventes de kWh. Au-delà, reconnaître l’intérêt de l’autoconsommation revient pour les grands producteurs à reconnaître l’erreur stratégique de persévérer dans un schéma de production centralisée. Du coup,  les énergéticiens restent prisonniers des décisions et des positions du passé, et le débat reste sclérosé : sur la production nucléaire bien sûr, mais aussi sur la structure de coût du transport de l’électricité, sur la gouvernance de la distribution (par les régies et ELD), sur la possibilité de devenir fournisseur de son voisin.

ES : Quelles sont vos ambitions pour les années à venir ?

GL : Le secteur de l’énergie a trop souvent tendance à fonctionner en silo en France. Comwatt intervient sur plusieurs marchés et cherche toutes les synergies possibles. Nous avons récemment investi deux millions d’euros en R&D et sommes en train de nouer des partenariats stratégiques pour nous positionner en leader sur le marché du pilotage énergétique des consommations. On estime que 25% des foyers français seront équipés d’une box énergétique d’ici 20205. Si nous parvenons à conserver notre part de marché actuelle de 70%, cela correspond à des millions de clients.  Dans les segments des services énergétiques et de l’effacement, des boulevards s’ouvrent à nous.

L’autoconsommation semble en effet promise à un bel avenir lorsque conjuguée à des systèmes de management de l’énergie qui permettent d’augmenter significativement le taux de couverture des besoins électriques d’un logement par les panneaux photovoltaïques.  Le dispositif devient compétitif à mesure de la diminution du coût du matériel et de la hausse du prix de l’énergie. Bientôt, l’autoconsommation pourra devenir un outil rémunéré pour contribuer à abaisser la pointe horo-saisonnière de consommation d’électricité.

 

 

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[1] Selon Hespul, le taux de couverture moyen sans solution de management de l’énergie est de 27%.

[2] En comparaison, le tarif réglementé de vente est de 0,15€/kWh en 2015.

[3] Le prix du transport et la distribution est le même sur tout le territoire, quelle que soit la distance parcourue par les électrons

[4] Autoproduction : production autoconsommée sur le site / consommation totale. A ne pas confondre avec l’autoconsommation : production autoconsommée sur le site / production totale. C’est bien le taux d’autoproduction qui permet de réduire les factures d’électricité issue du réseau.