Depuis quelques mois, l’Europe de l’énergie est au cœur de l’actualité politique, en particulier autour des objectifs fixés par le Paquet d’Hiver (aussi appelé Clean Energy Package), ensemble de propositions législatives visant à faciliter la transition énergétique dans un marché européen davantage unifié. Des négociations ont lieu entre les différents acteurs : Commission Européenne, Conseil Européen et Parlement.

Pour mieux comprendre ces discussions, nous avons rencontré Christophe Leininger, directeur du développement des marchés et de la transition énergétique au sein de la Commission de Régulation de l’Energie (CRE). Il nous donne sa vision de l’Union de l’énergie et du rôle du régulateur au sein de cette organisation.

 

EnergyStream (ES) : Depuis plusieurs années, les nombreux travaux des instances de l’Union Européenne (stratégies énergie 2020, 2030 et 2050, Paquet d’Hiver, l’Energy Challenge dans le cadre d’H2020, etc.) démontrent une volonté toujours plus forte de converger vers une Union de l’énergie, renforcée par une innovation toujours plus forte. Comment voyez-vous l’Europe de demain ?

Christophe Leininger (CL) : Il est vrai que les mesures proposées par le Paquet d’Hiver ont des aspects positifs, particulièrement liés à la volonté de développer les énergies renouvelables et de promouvoir l’efficacité énergétique à l’échelle de l’Europe. En revanche, l’une des difficultés de la construction d’une Union de l’énergie réside aujourd’hui dans la divergence des enjeux des différents Etats membres. A titre d’exemple, les mécanismes de capacité, initialement mis en place pour permettre aux Etats d’assurer leur sécurité d’approvisionnement en électricité ne font pas l’unanimité en fonction du mix énergétique de chacun. Afin qu’un tel mécanisme puisse être efficient, il semble nécessaire de mener un véritable travail d’harmonisation entre les différents Etats membres. Sans une politique énergétique qui éviterait les incohérences, l’Europe de l’énergie ne pourrait avoir de sens.

Au sujet de la Directive « Energies renouvelables » inscrite dans le cadre du Paquet d’Hiver, nul doute que l’Europe joue un rôle important pour favoriser la croissance de ces nouveaux moyens de production. Cependant, les dispositifs mis en place semblent permettre la poursuite du développement de ces énergies dans chaque pays de manière individuelle, sans qu’il y ait une véritable vue d’ensemble européenne. Par ailleurs, le développement de ces énergies nouvelles pose le problème de la compétitivité : au-delà du cadre technique indispensable à leur développement, il faudrait prendre en compte une vision plus économique de la situation et dans laquelle l’industrie serait favorisée. L’une des finalités de l’Europe est de se positionner comme une puissance économique, et cela ne saurait se faire sans une électricité compétitive grâce à la signature de contrats long terme favorisant l’investissement.

ES : Le Clean Energy Package pose les bases d’un marché européen qui modifiera les équilibres actuels entre énergéticiens, Etats et consommateurs. Comment voyez-vous ce marché ?

CL : Aujourd’hui, il existe à mon sens deux approches qui s’affrontent au sujet du marché européen de l’énergie : une première vision est basée sur l’économie de marché et semble largement adoptée aujourd’hui. Elle s’oppose à une vision considérant que le marché de l’énergie est une brique économique parmi tant d’autres et dans laquelle il pourrait y avoir des visions court terme (alors basées sur la logique de marché), moyen terme et plus long terme qui seraient basées sur des contrats assurant davantage de sécurité d’investissement. A mon sens, le Clean Energy Package doit être revu afin d’intégrer ces nouvelles réflexions.

ES : Sur la question du mix énergétique, quelles synergies et points de divergence voyez-vous entre les ambitions française et européenne ?

CL : Selon le dernier rapport de la Cour des Comptes sur le soutien aux énergies renouvelables, la stratégie de développement de ces énergies nouvelles à l’échelle de la France vise à réduire la part du nucléaire dans le mix électrique. L’Union européenne dans la construction de sa politique énergétique souhaitait en revanche développer ces moyens de production dans le but de réduire les émissions carbone. Cela pose le problème de la cohérence dans des pays où les sources de production sont décarbonées.

Afin d’avoir un mix énergétique efficient dans une Europe interconnectée, il est important d’avoir une vision précise de l’équilibre global entre l’offre et la demande. A titre d’exemple, la surcapacité de production française est actuellement absorbée par les pays voisins sans véritablement connaître leurs besoins. Un tel fonctionnement pourrait être révisé pour davantage d’harmonie.

ES : Le Paquet d’Hiver impose aux Etats membres de s’assurer de la mise en place de compteurs donnant en temps réel et à distance la consommation du client. Quel rôle sera celui des compteurs intelligents dans l’atteinte de cet objectif ? Quels impacts sur le métier des énergéticiens ?

CL : Le déploiement des compteurs communicants représente un grand investissement, à l’échelle de la France et des autres pays membres. Par ailleurs, cela représente une volonté d’innovation qui doit être encouragée. S’il semble actuellement tôt de tirer les conclusions de ce déploiement, on peut facilement affirmer que de tels dispositifs pourront permettre une meilleure instrumentation de la consommation énergétique. Cela permettra alors de mettre en place des politiques énergétiques plus efficaces et de mieux mesurer les effets des mesures qui y sont associées. Cela est vrai pour un pays donné mais également à l’échelle européenne. En effet, si l’Europe a réussi à mettre en place un réseau électrique solide et des interconnexions efficientes, il n’en reste pas moins que l’équilibre général de l’offre et la demande reste peu connu à l’échelle du continent. Une appréciation plus précise de la consommation (permise par des systèmes de comptage intelligent) couplée à davantage de communication entre les opérateurs des différents Etats membres pourrait permettre une meilleure anticipation des situations complexes telles que les pointes électriques.

Par ailleurs, si l’on s’intéresse au consommateur, le changement des habitudes nécessitera la combinaison d’offres tarifaires avec des services d’efficacité énergétique tels qu’une installation solaire ou un contrat de maintenance de chaudière ou de rénovation thermique. Très peu d’offres exploitent aujourd’hui les différentes fonctionnalités des compteurs, et notamment l’existence de signaux tarifaires dynamiques. Il est donc nécessaire d’identifier la valeur économique associée à ces systèmes pour ensuite mettre en place des actions de masse impliquant davantage le consommateur.

ES : Comment se positionne la CRE dans la construction de l’Union de l’énergie ? Quels sont son rôle et sa vision ?

CL : La Commission de Régulation de l’Energie a été créée pour veiller au bon fonctionnement du marché de l’énergie en France dans l’intérêt des consommateurs finaux et ce, en cohérence avec une politique énergétique européenne. Pour assurer son rôle dans le dispositif européen, la CRE interagit avec différents acteurs de l’Union. La CRE échange avec ses homologues européens dans le cadre d’une instance dédiée : le Conseil européen des régulateurs, qui est partagé et codirigé avec l’ACER. Par ailleurs, la CRE interagit avec la Commission Européenne afin de donner des avis éclairés à travers des échanges avec les Directions générales de l’Energie et de la Concurrence.

Au sein même de la CRE, plusieurs groupes travaillent sur les thématiques européennes : la direction des réseaux mène des réflexions sur les sujets associés aux codes réseaux, aux mécanismes d’ajustements et aux interconnexions. La Direction financière et de la surveillance des marchés de gros s’assure notamment du bon fonctionnement du marché de gros l’électricité et du gaz avec une vision nationale et un éclairage européen. La Direction des affaires européennes, internationales et de la coopération se charge elle de l’élaboration des stratégies d’intervention au niveau européen et international et favorise la coopération entre les différents régulateurs. Enfin, la Direction de développement des marchés et de la transition énergétique est en charge des sujets relatifs à l’organisation et au développement des marchés de détails, de la concurrence (en amont et en aval) et des énergies renouvelables.

Sous l’impulsion du président Jean-François Carenco, il existe une véritable volonté de construire une Union de l’énergie, avec davantage de concertation avec les homologues régulateurs européens. Enfin, pour mettre en place cette Union de l’énergie il faut parvenir à trouver des intérêts communs à des pays dont les enjeux différents.

Les points à retenir : 

  • Il existe une forte volonté européenne de développer des énergies plus propres et de mettre en place des mesures d’efficacité énergétique qui est à coupler aux enjeux de compétitivité.
  • Les innovations liées aux systèmes de compteurs intelligents représentent un pas de plus pour une meilleure maîtrise de l’énergie mais nécessitent que l’on y accorde plus de valeur économique.
  • Les enjeux énergétiques varient entre les différents états membres et la fondation d’une Union de l’énergie ne saurait se passer d’un travail d’harmonisation visant à faire converger les multiples visions.
  • Dans ce contexte, la Commission de Régulation de l’Energie a pour but de participer aux échanges sur les sujets européens pour parvenir à davantage de cohérence.

Autres articles sur l’Union de l’énergie :