Le Mardi 19 novembre, lors du Salon des Maires, une table ronde se tenait autour de la filière du biogaz, perçu aujourd’hui comme un des atouts des collectivités pour la transition énergétique. Un panel de représentants de la filière étaient présents : le comité Français du Butane et du Propane (CFBP), France Gaz Renouvelable, TERÉGA, CGI et Jean-Luc Fugit, député du Rhône. Au sortir d’une COP25 malheureusement décevante, nous vous proposons une brève présentation de la filière du biogaz et de ses enjeux ainsi que quelques convictions partagées lors de cet événement.

L’action pour le climat et la Stratégie Nationale Bas Carbone : mesurer et planifier

Afin de faire respecter l’accord de Paris, l’action pour le climat est mise en place à la suite du rapport Quinet (2018). Cette action vise à quantifier le prix de la tonne de CO2 et donner un repère financier à la puissance publique et aux grandes entreprises pour verdir leurs activités.

Valeur de l'action climat

La valeur de l’action pour le climat (en €/Tco2) – un point d’appui pour mesurer nos actions

En parallèle, en suivant les recommandations du GIEC, le ministère de la transition écologique et solidaire lance en 2017 le projet de Stratégie Nationale Bas Carbone (SNBC). La SNBC fixe un mix énergétique français neutre à horizon 2050. Mauvaise nouvelle pour les gaziers français, la trajectoire de la SNBC leur prédit un passage d’un besoin de 500 TWh à 200 TWh sur tout le territoire en 30 ans… Si nous élargissons au niveau des Majors mondiaux (ENI, Shell, BP, etc.), le constat est moins ambitieux, mais néanmoins similaire. Cette réduction devrait être globalement de l’ordre de 35% en moyenne d’ici 2040.

Vers une baisse du gaz dans le mix énergétique

Comme le fait remarquer Mike Coffin de Carbon Tracker, les Majors devront s’y plier bien que les ressources en énergie fossile peuvent encore être techniquement exploitées. « Si les entreprises et les gouvernements tentent de développer toutes leurs réserves de pétrole et de gaz, le monde ne respectera pas ses objectifs climatiques, ou leurs actifs seront« bloqués » au cours de la transition énergétique, ou les deux. […] Si les entreprises veulent réellement à la fois atténuer les risques financiers et faire partie de la solution climatique, elles doivent réduire leur production ».

Malheureusement, personne ne les y contraint activement. Et on voit que certains investissements vont toujours dans le sens des émissions de gaz à effet de serre (GES). Les mesures citées plus haut ne sont en effet que des mesures de l’action et non des actions contraignantes sur les émissions de GES.

SNBC

Projet de Stratégie Nationale Bas Carbone : SNBC – une baisse drastique de la part du gaz dans le mix français au profit de l’électrification

 

Trois procédés de production de gaz renouvelable mis à forte contribution d’ici 2050

Si l’ensemble de l’industrie souhaite respecter la neutralité carbone, il ne suffit pas seulement qu’elle mesure et diminue sa consommation énergétique. Il faut aussi qu’elle s’approvisionne en source d’énergie bas carbone. Trois grands procédés de gaz « bas carbone » existent aujourd’hui :

  • La méthanisation : Production de méthane en utilisant des micro-organismes qui dégradent la matière organique, notamment par l’utilisation de la biomasse (déchets agricoles par exemple)
  • La Pyro-gazéification: Production de méthane à partir de matières organiques, principalement du bois, par un processus thermochimique (déchets industriels – pneu, copeau, boue métallique)
  • L’électrolyse : ou le Power-to-gas pour les anglo-saxon, est la production d’hydrogène par électrolyse de l’eau, c’est-à-dire en faisant traverser le courant électrique des énergies renouvelables à travers l’eau pour la transformer en gaz stockable. On peut également faire réagir du CO2 avec du H2 pour créer du méthane et de l’eau (CH4 + H20), c’est la méthanation.
modes de production de biogaz

Les différentes voies de production de gaz renouvelable

Une évolution ambitieuse pour la filière du biogaz

La stratégie qui se dégage est simple : de ces 3 procédés chacun produira environ un tiers de la production nationale à horizon 2050 pour respecter l’engagement de la SNBC. Ce qui est ambitieux en comparaison de la situation nationale actuelle : la production de biogaz ne représente que 1% de la consommation de gaz. C’est-à-dire qu’en 30 ans, chaque filière de biogaz devra gagner 30% du marché gazier français pour atteindre entre 60 et 130 TWh selon les scénarios de mixes énergétiques de 2050. Notamment, la production de biogaz par méthanisation devra être multipliée par 90 en 30 ans. Par comparaison, le développement du réseau électrique français est passé de 25% à 99% en 30 ans grâce à l’effort de reconstruction d’après-guerre. De même pour la production du nucléaire français qui a été multipliée par 90 en 30 ans en bénéficiant d’une filière centralisée étatique et de l’effort militaire. L’organisation actuelle de la filière française du biogaz pourra-t-elle donner les mêmes résultats que le mastodonte électrique ?

Pour relever ces défis, la filière Biogaz s’organise

Pour relever ce défi, tous les acteurs de la chaine de valeur se réunissent pour partager leurs forces de frappe et leurs compétences. Le comité d’orientation régional des Hauts-de-France, le Corbi, réunit par exemple différents acteurs de la filière : collectivités, financiers, Chambre d’agriculture, gestionnaires de réseaux et autres acteurs de la chaine de valeur. Il a pour objectif de soutenir le développement des projets et l’appropriation du sujet par les élus. Au salon des maires 2019, on retrouve également le président de Gaz France Renouvelable. L’association représente les gestionnaires de réseaux, les Territoires, les think tank (France Biomethane), la filière technique (ATEE Club Biogaz) sans oublier la filière agricole (FNSEA, AAMF et APCA). Ces consortiums d’acteurs ont une filière complète à batir ensemble au point de vue de la gouvernance et de l’infrastructure. Avec un ancrage national ainsi qu’un maillage territorial fort.

La filière devra relever les défis de la décentralisation et de la donnée

Premier constat technique, il faut faire face à la décentralisation de la production et donc à l’adaptation du réseau. Actuellement, 27 000 communes ne sont pas reliées au réseau gazier. Et comme le rappelle le DG de GRDF, Edouard Sauvage : « Si la consommation de charbon a quasiment disparu dans la ville, il reste encore de nombreux immeubles ou foyers qui se chauffent encore au fioul domestique, soit un « potentiel de 50 000 clients ».

Deuxième constat, pour aider à développer intelligemment le réseau et à faire face aux problématiques techniques, la donnée sera d’une aide précieuse et devra jouer un rôle important pour faciliter la transition. La géolocalisation des gisements gaziers, des champs agricoles venant d’être battus par exemple, peut désormais se faire par satellite et aider à mettre en lien agriculteurs et gaziers pour qu’ils sécurisent ensemble leur réseau d’approvisionnement. La deuxième utilisation de la donnée se présente sur le pilotage opérationnel du réseau. Comme pour l’énergie électrique, les EnR sous forme de gaz sont difficilement pilotables et obligent les gestionnaires à injecter un flux continu de gaz là où ils pouvaient avant piloter leur production avec les gisements fossiles. Pour remédier à cela, la tendance est à « l’intégration de systèmes prédisposés à gérer un plus grand volume de données avec un système d’open data » commente Jacques-Arthur De Saint-Germain, DC de CGIBC.

scénario NégaWatt - biogaz

Mobilisation des ressources énergétiques fossiles et fissiles et des énergies renouvelables dans le scénario NégaWatt

Vers une organisation de la filière permettant le passage à l’acte ?

La filière ne semble donc pas freinée par le progrès technologique et adopte un virage positivement perçu par les citoyens. Néanmoins, la multitude des rapports ne donne pas encore une direction claire et affirmée sur le mix final à adopter. Ce flou empéche une prise de position forte de la part des gouvernements et des grandes industries.  Face à la menace d’une planète invivable et des guerres climatiques, les gouvernements et la filière du gaz ont-ils une structure adaptée pour réussir un virage aussi rapide ? Ou doit-on repenser la forme de notre engagement pour réussir notre passage à l’acte  dans un contexte flou ? La multiplicité des acteurs décisionnels et la décentralisation est-elle la forme d’organisation la plus pertinente dans une situation d’urgence ?

SNMB biomasse et biogaz

Illustration de la complexité de l’articulation des différents programmes écologiques actuels – stratégie nationale de mobilisation de la biomasse SNMB