Bertrand de SINGLY, délégué stratégie GRDF est intervenu le 04 juin 2019 dans le cadre d’une conférence débat organisée par les Mines Paristech sur le thème “Energie gaz : PPE , contexte régulé et concurrence, quelle stratégie adopter ?” . Celui-ci a présenté sa réflexion sur l’avenir de la filière gaz naturel en France en approfondissant les enjeux de la réglementation et la stratégie des acteurs de la filière.

 

Avant de débattre sur la place du gaz, reprécisons les objectifs français en matière de transition énergétique…

Depuis 2002, la France affiche l’ambition de diviser par 4 ses émissions de gaz à effet de serre en 2050 par rapport à 1990. Cet objectif de « facteur 4 » inscrit dans la loi (1) va être remplacé en 2019 par l’atteinte de la neutralité carbone en 2050(2)

La neutralité carbone se définit comme l’équilibre entre la quantité de CO2 annuelle émise sur le territoire et celle absorbée par les « puits de carbone » du territoire (forêts, site industriels de capture et stockage du carbone…). Le niveau maximal d’émission possible en 2050 sera donc fixé par la capacité d’absorption des puits de carbone, estimé à 85 MtCO2/an en 2050 dans le projet de Stratégie nationale bas-carbone.

Ainsi, les émissions en 1990 étant de 526 MtCO2e, atteindre la neutralité carbone, c’est réduire les émissions de GES par 6 et non plus par 4 comme visé en 2000.

…. et rappelons les principales caractéristiques du mix énergétique français actuel.

Pour établir un état des lieux du mix énergétique, il est important de prendre en compte tous les usages de l’énergie (chauffage, eau chaude, éclairage, appareils électrique, industrie…). La grandeur physique qui mesure le besoin total d’énergie ()  est la puissance appelée; son évolution sur un an est représentée ci-dessous :

Point de puissance hebdomadaire - France 2018

L’analyse du mix énergétique actuel (graphique ci-dessus) permet d’identifier les principaux paramètres pris en compte pour la construction des scénarios de transition énergétique :

  • La consommation française varie d’un facteur 4 entre été et hiver (on parle de thermo-sensibilité)
  • En hiver, la puissance appelée est répartie de la manière suivante : 30% d’électricité, 40% de gaz, 15% bois et réseaux de chaleur et 15% de fioul, charbon et autres.
  • La production électrique ENR ne représente que 6% du mix énergétique français

À la lueur de ces premiers chiffres, il apparait impossible d’ici 2050 de trouver un substitut au gaz sans mettre en danger la sécurité d’approvisionnement. Bertrand de SINGLY ajoute que :

Le système ne peut fonctionner de manière sure qu’en gardant la complémentarité des énergies

Ce bref état des lieux étant fait, quelle stratégie peut-on mettre en place pour atteindre la neutralité carbone en 2050 ? Notamment comment se décline-t-elle concernant l’énergie gaz ?

 

Le premier levier vers la neutralité carbone est la réduction des consommations

Cette première action est un prérequis à tout scénario de transition énergétique. Bertrand de SINGLY souligne que celle-ci permet « d’être gagnant quel que soit le choix technologique ». Ce que l’on ne consomme pas, on n’a pas à le produire !

La réduction de la consommation comporte plusieurs facettes :

  • Accroitre l’efficacité énergétique des appareils consommateurs d’énergie. Par exemple renouveler l’ensemble du parc de chaudières gaz et fioul par des chaudières à condensations permettrai un gain de plus de 30%.
  • Augmenter la performance énergétique des bâtiments. La réglementation thermique actuelle impose des standards élevés pour le neuf, mais les anciens bâtiments souffrent de très mauvaises efficacités. Chaque année seule 1% du parc immobilier français est renouvelé, ainsi la rénovation énergétique est le principal levier de performance.
  • Faire évoluer les usages. Cet axe de réduction est le plus complexe car il touche à la vie quotidienne des français. Il peut se traduire par une baisse de la consigne de chauffage, l’achat de véhicules moins lourds qui consomment moins…

Aujourd’hui la plupart des industries ont amorcé cette transition car la réduction de leur consommation énergétique impacte directement leur performance financière. Néanmoins, pour les particuliers ces changements sont plus difficiles à amorcer en raison de l’investissement initial requis. De nombreux dispositifs d’aide existent aujourd’hui (chèque énergie, prime de rénovation, crédit d’impôt.. .) afin d’aider les personnes en situation de précarité énergétique.

 

Le deuxième levier est d’abandonner progressivement les énergies fossiles pour décarboner le mix énergétique

Si consommer moins est la meilleure solution, consommer mieux est également indispensable en raison de l’urgence climatique. Pour atteindre l’objectif de neutralité carbone en 2050, l’État et  l’ensemble des acteurs de la société française doivent prendre en compte l’enjeu environnemental dans chaque décision (de la même manière que les critères économiques et sociaux). En effet, la mise en place d’énergies non-carbonées a un coût d’autant plus élevé que celle-ci doit se faire sur une période de temps très courte.

“Si l’on accepte l’urgence climatique et la complémentarité des énergies gaz et électrique, la production de gaz renouvelable devrait être une des priorités de l’état en matière de transition énergétique”

Le projet de PPE 2023-2028 présenté fin janvier 2019, propose une part de 7 % de biogaz dans le mix gaz en 2030. Celui-ci n’est pas « crédible » selon Bertrand de SINGLY, il milite pour que la nouvelle PPE soit conforme à la loi(3) et fixe un objectif de 22 à 30%.

S’il y a autant de débat autour de cet objectif, c’est que celui-ci traduit la confiance des politiques dans la filière et calibrera ensuite les mécanismes de soutiens. Par exemple la nouvelle PPE prévoit 55 milliards d’euros pour les nouveaux projets d’électricité verte d’ici 2028 contre 5,5 milliard pour la filière du gaz vert.

Outre cette vision à 10 ans que donnera la PPE, la filière gaz a besoin de connaitre les jalons qui permettront d’atteindre en 2050 les 90% de gaz renouvelables imposés par la neutralité carbone.

L’enjeu pour la filière gaz est double :

  • Développer la production de gaz renouvelable (biogaz, méthanisation, hydrogène, …)
  • Développer le réseau de transport de gaz pour raccorder les sites de production de biogaz.

En 2019, la production de biométhane est de 1TWh. En 2050, celle-ci devra être de 270TWh. « chaque année compte ! » répète Bertrand de SINGLY.

La filière encore jeune doit passer à l’échelle, s’industrialiser et investir en R&D. Par ailleurs, pour atteindre cet objectif le réseau de distribution de gaz doit se développer et raccorder les nouveaux sites de production de biogaz. Or le temps d’amortissement d’une canalisation de gaz étant de 45 ans et sa durée de vie de 100 ans, GRDF a besoin de savoir si dans 45 ans celle-ci sera toujours utilisée et par qui.

GRDF a lancé cette année un chantier « vert l’avenir » afin de multiplier par deux ses objectifs de raccordement gaz et de permettre à la filière d’atteindre les objectifs de 30% de gaz vert dans les réseaux qu’elle s’est elle-même fixée. Ce programme met en lumière la stratégie de la filière gaz : développer rapidement le gaz renouvelable pour démontrer qu’il a sa place dans le mix énergétique et annihiler l’idée que réduire l’usage du gaz est une bonne solution pour réduire les émissions de GES.

Ainsi, même si la PPE actuelle est vue par la filière gaz comme un « rendez-vous manqué »,  celle-ci  espère avoir fait ses preuves dans 5 ans pour la prochaine révision de la PPEPPE.

 

Pour conclure, si la France se pose la question du biogaz, l’Europe a pour premier objectif de sortir du charbon en passant au gaz naturel (fossile donc). La situation particulièrement favorabledont la France jouie grâce au nucléaire qui fournit une électricité peu chère et décarbonée est une opportunité pour notre pays de devenir un leader technologique dans la production de gaz vert.

 

Notes :

  • (1) Cet objectif a été successivement inscrit dans la « Stratégie nationale de développement durable » en juin 2003, dans le « Plan climat » de juillet 2004 puis dans la « Loi de programme fixant les orientations de sa politique énergétique » ou (loi POPE) en juillet 2005, avec confirmation en 2007 dans le Grenelle de l’environnement »
  • (2) La neutralité carbone est inscrite dans le projet de loi relatif à l’énergie et au climat présenté en conseil des ministres le mardi 30 avril 2019. On utilise communément le terme « petite loi énergie » pour s’y référer.
  • (3) L’objectif de 10 % de gaz vert dans le réseau à horizon 2028 est inscrit dans la Loi pour la Transition Énergétique et la Croissance Verte de 2015

 

Sources :

 

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