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[Décentralisation du système énergétique] La vision de Xavier Moreau (Schneider Electric) : un système en forme de poupées russes

En 2014, Energystream publiait un grand dossier sur les énergies renouvelables motrices d’une décentralisation énergétique. Nous constations alors que la décentralisation des moyens de production était irrévocablement en marche. Nous percevions que les progrès technologiques et l’ouverture des marchés allaient rapprocher les sites de production des consommateurs.

Aujourd’hui, non seulement la production se décentralise, mais l’ensemble du système énergétique évolue : nous sommes déjà en transition énergétique. Comment cette décentralisation s’opère-t-elle ? Quels en sont les leviers et les freins ? A quelle maille s’organiseront demain production, distribution, consommation ? Quel avenir pour les acteurs historiques ? les nouveaux entrants ? les collectivités ? Afin de mieux comprendre ce mouvement et de nous représenter le monde de demain, nous sommes allés à la rencontre d’acteurs, privés et publics, historiques et émergents. Nous publions à compter d’aujourd’hui et dans les semaines à venir leurs points de vue personnels (ils parlent librement, en leur nom). Ils sont parfois tranchés et toujours sérieux. Nous tenons à les verser au pot de la réflexion citoyenne.

Cette semaine : Xavier Moreau, Schneider Electric.

Xavier MOREAU conduit le marketing stratégique du Segment Utility de Schneider Electric qui cible les opérateurs de réseau, les producteurs d’électricité et les fournisseurs de services énergétiques.

Il est passionné par l’énergie, ses aspects techniques, économiques, environnementaux et sociaux. Diplômé de l’ESCP-EAP et après avoir été consultant 8 ans il travaille maintenant depuis 9 ans chez ce qui est maintenant Schneider Electric.

Si on devait illustrer l’action de Schneider Electric en un ou deux exemples ?

A Singapour, Schneider Electric participe avec l’université technologique de Nanyang à la mise en place d’un micro-grid insulaire. Cette installation va montrer comment de l’électricité peut être produite à partir de sources multiples telles que l’énergie solaire, l’éolien, l’énergie marémotrice, ou encore stockée avec différentes technologies.

Dans la banlieue de Los Angeles, Burbank, « capitale mondiale des médias », teste un micro-grid. Avec ce dispositif, la ville cherche à atteindre son objectif de 33% d’énergie renouvelable dans son mix énergétique d’ici 2020. Dans ce projet, le logiciel Advanced Distribution Management System de Schneider Electric suit les fortes évolutions du réseau dues aux variations de production des sources renouvelables et le reconfigure de manière optimale en permanence.

Quelle définition donnez-vous à la « décentralisation du système énergétique » ?

Jusqu’à présent, notre système énergétique reposait sur quelques centaines de centrales de production qui alimentaient tout le territoire.

La décentralisation de ce système c’est l’apparition d’unités de production beaucoup plus petites, qui rapprochent fortement les points de production de la consommation. Et l’énergie produite localement aujourd’hui est de source renouvelable (contrairement aux groupes électrogènes par exemple). Mais, attention, toute production d’énergie renouvelable ne concourt pas à la décentralisation du système énergétique. Un parc éolien offshore ou une ferme solaire géante comme celle de Cestas en Gironde (300MWc) est une structure très centralisée !

Quels seront les grands bénéfices de la décentralisation ?

Si la décentralisation se fait bien, un des grands bénéfices sera une meilleure résilience. Par exemple, en Europe, l’exigence est d’être capable de surmonter la perte du plus gros groupe de production, en l’occurrence nucléaire, soit 3 GW (accident, attaque physique ou informatique…). Si les sites de production sont nombreux et bien répartis, les risques sont moindres.

Le smartgrid de Burbank (Californie), par exemple, teste des solutions de stockage et des productions locales d’ENR pour se prémunir du risque sismique (la peur du « big one ») en ayant une capacité à continuer d’opérer de manière isolée du reste du réseau californien .

Ensuite, la décentralisation par des sources renouvelables laisse plus de choix pour les sites, car l’installation de production d’ENR est moins contraignante que celle de centrales classiques (thermiques, nucléaires…) qui nécessitent source froide, pipeline de gaz ou ligne à haute tension à proximité … Néanmoins, les meilleurs gisements d’énergie renouvelable ne sont pas forcément là où est le besoin.

Quels sont les leviers qui permettent / permettront la décentralisation ?

Les électro-intensifs [NDLR : les gros consommateurs d’électricité] réfléchissent depuis longtemps à la réduction de leur facture d’énergie. Il s’agit, à leurs yeux, d’un important levier de compétitivité. Mais aujourd’hui d’autres s’y intéressent aussi, par exemple la grande distribution qui consomme beaucoup d’électricité pour la chaine du froid ou la climatisation de ses magasins pendant la journée (heures d’ouverture). Installer des panneaux photovoltaïques sur ses immenses toits réduit sa facture d’énergie et aide à améliorer ses faibles marges.
Les réseaux intelligents représentent aussi un levier pertinent : les technologies sont prêtes, disponibles, testées et expérimentées à travers de nombreux démonstrateurs et projets pilotes.

Mais la principale question pour 2016 concerne le déploiement à grande échelle. Cela va beaucoup dépendre de la régulation. Tant qu’il n’y aura pas de régulation incitative, le déploiement sera lent. Pour le moment la régulation sur les investissements et sur la base installée incite l’opérateur (Enedis ou RTE) à investir dans les câbles et le matériel plutôt que dans l’électronique et les logiciels.

Enfin, n’oublions pas que si les consommateurs deviennent des consomm’acteurs proactifs de leur consommation (et de leur production), cela sera un puissant levier de changement. Mais aujourd’hui, ils ne sont pas suffisamment exposés à la réalité des tarifs de l’énergie qui supposerait d’ajuster les prix à la demande en temps réel. Les décisions du TURPE 5 en cours de discussion actuellement seront fondamentales à cet égard pour inciter les consommateurs à agir.

Quels sont les acteurs moteurs et les acteurs qui freinent ?

Les responsables politiques font montre de plus de volonté d’engager la transition énergétique peut-être sous la pression de l’opinion publique.

On constate aussi que investisseurs s’orientent davantage vers des solutions renouvelables.

Je m’interroge en revanche sur la volonté des propriétaires d’actifs qui vont être bloqués par la décentralisation.

Quand le système énergétique sera décentralisé, à quoi ressemblera-t-il ?

Les accords de Paris nous engagent pour 2050 à atteindre une production d’électricité « zéro carbone ». A cet horizon, une partie de la production d’énergie sera décentralisée.

Le système du futur reposera sur une logique de poupées russes : d’abord une gestion de l’énergie au niveau de la pièce, du bureau, du bâtiment – qui d’ici 2020 sera à énergie positive-, ensuite à l’échelle du quartier (comme Schneider Electric l’expérimente à Issy-les-Moulineaux ou Grenoble), puis du territoire, de l’état et enfin du continent.

Dans ce système, chaque zone de production/consommation sera capable de gérer son équilibre et ses échanges avec les autres zones, voire de connexion et de déconnexion, suivant les conditions du moment.

Les échanges d’énergie seront peut-être plus faibles en quantité. Mais, les opérateurs des réseaux électriques devront redistribuer de la puissance au bon moment entre les zones.

Reste la question de la taille des unités de production futures : seront-elles surdimensionnées comme envisagé dans un des scénarii 100% renouvelables de l’ADEME ? Mais est-ce que le public est prêt à l’accepter ? Nous sommes peut-être à l’aube d’un changement de paradigme : au lieu de consommer quand on le souhaite, on consommera lorsque l’énergie sera disponible.

Qui seront les acteurs du système décentralisé de demain ?

La place des fournisseurs va changer. L’actualité hors de France laisse imaginer que l’électricité devienne une simple composante au sein de bouquets de services : un service de mobilité, un service bancaire, un service d’assurance… et un service de fourniture d’énergie. Par exemple, en Pologne, Energa propose une offre qui combine électricité et SaaS (Office 365). En Espagne, un fournisseur vend son électricité accompagnée d’une assurance perte d’emploi (si le client perd son emploi, le fournisseur continue d’être payé !). L’électricité ne serait qu’un élément du bouquet et le prix de l’électron qu’une composante du prix global.  

Tous les acteurs issus de l’informatique ou du Web pourraient aisément s’insérer dans un modèle où l’électron n’est qu’une composante de l’offre. Google a déjà pris une licence pour opérer sur les marchés de l’énergie. Amazon peut le faire avec son assistant domestique Amazon Echo qui propose des « skills » (des apps) de gestion de l’énergie. Ils profitent de leur réelle force de frappe et de leur bonne capacité d’investissement. Notez aussi que Tesla fournit déjà de l’électricité à ses clients à travers son réseau de superchargers.

Quant aux grands acteurs venant du fossile, quel sera leur avenir ? Ils ont des choix radicaux à faire (un peu à l’exemple d’E.on qui a déjà scindé son activité en deux pour développer une branche alternative). Pour qui a passé beaucoup de temps et investi des milliards dans des systèmes centralisés, la tentation existe de s’en tenir à justifier l’existant.

Dans le système énergétique décentralisé, quel sera le rôle des autorités organisatrices ?

Certaines villes ou territoires visent le zéro carbone ou à être à énergie positive car ils y voient d’ailleurs un facteur puissant d’attractivité. C’est par exemple l’objectif du réseau Cities 40 (C40), réunissant les 83 villes les plus importantes au monde dont Paris. Cependant pour cela ils doivent maîtriser les données énergétiques, pour optimiser à leur échelle l’efficacité énergétique et maximiser les ressources renouvelables.

En France, si elles le souhaitent, les collectivités locales pourront jouer un rôle majeur. En particulier si elles savent s’emparer de la donnée. Elles sont en position de le faire, étant à la fois propriétaires des réseaux, opératrices (comme pour la signalisation ou l’éclairage) et gestionnaires de bâtiments. Finalement, cela dépendra vraiment de la volonté de leurs équipes dirigeantes.

A l’extrême, on pourrait aussi imaginer qu’il se passe la même chose pour la gestion d’autres réseaux, comme ceux de télécommunications (libéralisés en dehors des derniers mètres de cuivre) ou d’eau (re-municipalisés pour certains).

Dans les pays émergents, où les réseaux n’existent pas encore, les acteurs privés proposent des solutions très locales qui, par addition dans un phénomène de tâches de léopard, contribueront peut-être à électrifier des régions entières. Au contraire, dans un pays où le réseau est très développé et fiable, les opérateurs historiques restent en position de force. Si la ville de Boulder, dans le Colorado, a menacé de se passer de son opérateur Xcel Energy pour passer en régie, elle n’a finalement pas franchi le pas.

Interview du 14 octobre 2016

 

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