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[Décentralisation] La vision de Claudio Rumolino (Valorem) : du cas Kodak au modèle munichois, en route vers un modèle énergétique cellulaire

En 2014, Energystream publiait un grand dossier sur les énergies renouvelables motrices d’une décentralisation énergétique. Nous constations alors que les progrès technologiques dans les énergies renouvelables et l’ouverture des marchés avaient pour conséquence immédiate de décentraliser la production d’énergie, dressions un état des lieux des filières de production d’énergie renouvelable et nous interrogions sur l’avenir de cette tendance décentralisatrice.

Aujourd’hui, non seulement la production se décentralise, mais l’ensemble du système énergétique évolue sous l’influence de la transition énergétique. Comment cette décentralisation s’opère-t-elle ? Quels en sont les leviers et les freins ? À quelle maille s’organiseront demain production, distribution, consommation ? Quel avenir pour les acteurs historiques ? les nouveaux entrants ? les collectivités ? les citoyens ? Afin de mieux comprendre ce mouvement et de nous représenter le monde de demain, nous sommes allés à la rencontre d’acteurs, privés et publics, historiques et émergents. Nous publions à compter d’aujourd’hui et dans les semaines à venir leurs points de vue personnels (ils parlent librement en leur nom). Ils sont parfois tranchés et toujours sérieux. Nous tenons à les verser au pot de la réflexion citoyenne.

Cette semaine : Claudio Rumolino, Chargé de mission éolien participatif et TEPOS, Valorem.

Valorem en quelques mots… 

Le Groupe VALOREM est depuis 1994 un opérateur en énergies vertes verticalement intégré qui maîtrise de multiples compétences dans les énergies renouvelables et accompagne les collectivités et leurs partenaires à tous les stades d’un projet : études, développement, financement, construction, suivi d’exploitation et maintenance.

Quelle définition faites-vous de la décentralisation du système énergétique ?

Pour moi, la décentralisation, c’est la dissémination des moyens de production sur les territoires. Mais attention, la décentralisation n’est pas que géographique, elle concerne également les modes de pilotage et d’appropriation des moyens de production.

On passerait d’une structure pyramidale, avec à sa tête une mégastructure qui possède les moyens de production, de transport, de distribution, et la clientèle (le modèle EDF), à un modèle “latéralisé”, “modulaire”, “cellulaire”, où il n’y pas que des flux descendants vers des clients passifs, mais où chaque entreprise, collectivité, individu est potentiellement producteur. D’où la nécessité de les interconnecter entre eux, sans passer par un système centralisé. Gardons l’image des synapses qui relient entre elles les cellules nerveuses du cerveau : Communiquer, permet à un système décentralisé d’être intelligent. Les « cellules » se parlent et décident ensemble du moment de la consommation et de l’injection.

Aujourd’hui, la décentralisation du système énergétique est-elle un mythe ou une réalité ?

La décentralisation est le fruit d’un double mouvement : technologique d’abord avec la modernisation des réseaux et des organes de pilotage ; sociétal ensuite avec le renforcement du rôle des consommateurs. Aujourd’hui, quantité d’exemples nous prouvent que la décentralisation devient une réalité.

Quels sont les leviers de la décentralisation énergétique ? 

Le premier levier est sociétal : le concept de décentralisation a désormais sa place dans l’imaginaire de notre société. Les multiples initiatives décentralisées en sont la preuve : leurs succès ne sont pas tant le résultat de progrès technologiques ou d’accès à des ressources, que celui de capacités d’organisation. Le croire possible, c’est le premier pas vers le succès. On ne peut pas comprendre la transition énergétique sans appréhender le rôle de la société civile dans ce mouvement.

Les modèles économiques restent pour la plupart à inventer. Ils peuvent naître pour peu qu’on accepte l’idée de se placer en rupture des modèles d’affaires précédents, qui deviennent un carcan, car ils empêchent de se projeter vers autre chose. Kodak constitue un exemple classique mais efficace : Ce sont eux qui sont à l’origine de la photo numérique. Mais leur modèle d’affaires était basé sur la chimie, et la culture métier était tellement ancrée qu’ils n’ont pas réussi à évoluer assez vite. Ils ont été à l’origine de l’évolution technologique, mais leur patrimoine et leur culture les empêchaient de voir un autre modèle d’affaires. EDF se trouve confrontée au même problème : dans le discours, comme Kodak, ils parlent des solutions d’avenir, mais leur héritage et leur inertie risquent de les empêcher d’évoluer assez rapidement, de rompre avec le modèle précédent. Pour moi, EDF est un dinosaure condamné à disparaître.

Au regard de ces leviers, à quelle échéance pouvons-nous espérer basculer concrètement vers un système énergétique décentralisé ?

Ce qu’on croyait impossible il y a 10 ans, voire 5 ans, est en train de se produire sous nos yeux. Ça peut aller extrêmement vite. Suivons encore le cas Kodak : On compte 116 années entre la création de Kodak et le début de son déclin. Ensuite, l’entreprise a disparu en 16 ans. Qu’en sera-t-il pour EDF ? Il manque cruellement une culture de l’entrepreneuriat chez ces mastodontes.

Quelle maille est la plus adaptée au système énergétique décentralisé ?  

Il y a place pour toutes les tailles de cellule, de l’autoconsommation résidentielle jusqu’à la smart city  qui gère elle-même ses flux. Mais l’approche multi-énergies étant l’avenir, la cité me semble être la meilleure maille pour faire les arbitrages entre besoins et ressources (réseaux, énergies). Selon moi, qu’une municipalité ait la maîtrise des flux énergétiques est indispensable. Par exemple, Munich est propriétaire de tous ses réseaux d’énergie (électricité, gaz, chaleur), ce qui lui permet d’optimiser l’usage de chaque réseau. En France, la concession obligatoire du réseau aux gestionnaires des réseaux me parait être un problème : il faut ouvrir la possibilité à la collectivité de concéder à un autre acteur, ou de gérer elle-même le réseau.

Poursuivons l’exemple de Munich : la ville investit 9 milliards d’euros dans les énergies renouvelables, partout en Europe, jusque dans des parcs éoliens offshore. Leur raisonnement est le suivant : peu importe en quel point du réseau se fait l’injection de la production puisque nous sommes tous connectés à la plaque électrique européenne. Cela m’amène à dire que les interconnexions sont nécessaires pour l’autonomie énergétique des territoires.

C’est en cela que la décentralisation est l’opposé de l’autarcie. On observe en ce moment une tendance vers l’autarcie qui se développe, notamment à travers l’autoconsommation. Consommer sa propre production ne doit pas conduire à se priver d’injecter ses excédents de production sur le réseau pour en faire profiter ses voisins, à l’échelle locale comme à l’échelle nationale et européenne. En ne cherchant à satisfaire que nos propres besoins, on risque de limiter la taille de notre installation de production d’énergie renouvelable, cela correspond à une perte de gisement potentiel.

Comment Valorem se prépare-t-il à la décentralisation du système énergétique ?

Depuis toujours Valorem défend la notion de projets de territoire. Notre approche consiste en toujours partir du territoire pour développer le projet. Dès lors, on se rend compte que les élus ne sont pas les seules parties prenantes des projets, mais que les habitants du territoire sont aussi directement concernés. Nous avons cherché un moyen de les impliquer et de les faire bénéficier des retombées fiscales, économiques, financières des projets ENR. Nous proposons aux acteurs du territoire, citoyens, entreprises locales, coopératives agricoles, de participer au financement des projets, via le crowdfunding ou de l’investissement direct.

Malgré tout, la décentralisation va impacter notre métier : avec le régime de l’obligation d’achat, nous avons un client unique et automatique. Mais ce modèle va disparaître. Il nous faut donc apprendre le métier d’agrégateur et de commercialisateur de notre production d’électricité renouvelable. Cela suppose de nouvelles expertises : responsable d’équilibre, décalage ou stockage de la production… Le périmètre d’affaires s’élargit, d’où la nécessite de développer les outils de gestion  nécessaires. C’est pour cela que nous menons l’expérimentation « Insulgrid ».

Quels nouveaux modèles d’affaires allons-nous voir émerger ?

Je pense que nous suivons une évolution « à l’allemande » : entre 2010 et 2014, 900 coopératives ont été créées et ont porté 50% de l’investissement. La période de leur émergence coïncide avec l’avènement des énergies renouvelables en Allemagne. J’en titre la conclusion suivante : l’émergence massive des énergies renouvelables résulte certes de mécanismes de soutien efficaces et attractifs, mais aussi de l’appétence des citoyens pour participer à ce développement.

En conclusion, quel est selon vous le principal frein aujourd’hui au mouvement de décentralisation

Le droit est encore un frein, même s’il évolue. Deux illustrations : la loi de transition énergétique ouvre aux collectivités la possibilité d’investir directement dans les projets de production d’énergie renouvelable ; avant la réforme de l’appel public à l’épargne, on ne pouvait solliciter plus de 149 épargnants. Ce droit a été ouvert spécialement pour les projets d’énergie renouvelable, c’est une mini révolution.

Mais le principal frein reste d’ordre psychologique et sociologique selon moi. Il est savamment entretenu par les acteurs historiques, grands bénéficiaires du système. Plus qu’une stratégie d’entreprise, il s’agit d’une forme de lobbying informel exercé par conviction par tous ces employés et anciens employés des grands opérateurs, élus dans les conseils municipaux et nostalgiques de l’architecture monopolistique de notre système énergétique pendant plus d’un demi-siècle.

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