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[Décentralisation du système énergétique] La vision de François Lebreton (Engie CoverSolar) : quand tous nos bâtiments produiront de l’électricité solaire.

En 2014, Energystream publiait un grand dossier sur les énergies renouvelables motrices d’une décentralisation énergétique. Nous constations alors que la décentralisation des moyens de production était irrévocablement en marche. Nous percevions que les progrès technologiques et l’ouverture des marchés allaient rapprocher les sites de production des consommateurs.

Aujourd’hui, non seulement la production se décentralise, mais l’ensemble du système énergétique évolue : nous sommes déjà en transition énergétique. Comment cette décentralisation s’opère-t-elle ? Quels en sont les leviers et les freins ? A quelle maille s’organiseront demain production, distribution, consommation ? Quel avenir pour les acteurs historiques ? les nouveaux entrants ? les collectivités ? Afin de mieux comprendre ce mouvement et de nous représenter le monde de demain, nous sommes allés à la rencontre d’acteurs, privés et publics, historiques et émergents. Nous publions à compter d’aujourd’hui et dans les semaines à venir leurs points de vue. Ils sont parfois tranchés et toujours sérieux. Nous tenons à les verser au pot de la réflexion citoyenne. 

Cette semaine : François Lebreton, chef de produits solaires, Engie marché B2B France.

ENGIE est le numéro un du secteur solaire en France. Sa capacité installée totale brute s’élève à 600 MW. L’entreprise développe des solutions adaptées aux particuliers et aux entreprises. ENGIE CoverSolar est la structure dédiée au tiers investissement photovoltaïque type toiture ou ombrière chez les Entreprises et collectivités locales.

Quelle définition donnez-vous du « système énergétique décentralisé » ?

C’est une définition politique : un système où les collectivités territoriales et les consommateurs se sont réappropriés les outils de production.

La production d’énergie se démocratise très fortement aujourd’hui : beaucoup de gens peuvent produire, à condition d’en avoir la place. C’était jusqu’alors l’apanage de très gros acteurs. Les raisons de cette démocratisation ?

D’abord les énergies renouvelables deviennent terriblement compétitives. Pour ne parler que du photovoltaïque (même s’il ne faut pas négliger les autres productions renouvelables), on est passé en quelques années d’un produit de haut de gamme réservé au spatial … à un produit du marché de masse. La production s’est industrialisée et les prix ont très fortement chuté. Pour preuve : on ne vole plus les modules photovoltaïques sur les installations ! Pour un coût de plus en plus faible on peut produire tout ou partie de son électricité. « Demain » (dans peu d’années), le prix des installations photovoltaïques sera tellement compétitif qu’elles équiperont en base les constructions neuves tel le chauffage, l’eau chaude ou la lumière. Plus personne ne se posera la question. C’est le concept de BIPV, Building Integrated PV, qui émerge en Europe. Il s’agit d’intégrer les éléments de production photovoltaïque dans les produits de construction (toiture, parements, vitrages…) et dans les processus, en pensant immédiatement la production par rapport aux besoins des utilisateurs.

Ensuite, les technologies numériques offrent des moyens de pilotage intelligents et jouent donc un rôle majeur dans ce mouvement de décentralisation. C’est par exemple la possibilité de partager les moyens de stockage. Cette numérisation permet de passer du principe du « je consomme, je paye » à celui du « je paye, je produis, je consomme ». De fait, le rapport du consommateur à sa facture change.

Enfin, il est question aussi des mentalités. Par exemple, le développement de la mobilité électrique va changer le rapport des gens à l’énergie. Le modèle Zoé s’est bien vendu et offre déjà une autonomie effective de 400 kilomètres. Les propriétaires de véhicules électriques se rendront compte qu’en produisant eux-mêmes leur carburant, ils économisent du pétrole et des taxes. D’ailleurs, je ne suis pas sûr que les pouvoirs publics arrivent à suivre ce mouvement technologique et sociétal. La fiscalité aura probablement du retard par rapport aux usages, au bénéfice des usagers.

Le marché bouge très vite. Les clients d’Engie CoverSolar qui nous demandaient des ombrières de parking (NDR : couverture de parking extérieur par des panneaux PV), se sont mis récemment à nous demander de les coupler à des bornes de recharge lente. Et depuis quelques semaines la demande évolue vers des bornes de recharge rapide, signe d’un engouement réel du public.

Pour résumer, la décentralisation c’est la réappropriation de la production à l’échelle d’une ville, d’un quartier ou d’une maison.

Engie développe des actions bénévoles à l’international. Voyez-vous d’autres systèmes énergétiques décentralisés fonctionner ?

La structure du réseau existant influe sur le modèle et la dynamique de décentralisation :  en Afrique ou en Inde, où les réseaux sont peu étendus, les distances importantes et les besoins sont de faibles puissances. Un nouveau modèle émerge : des acteurs commerciaux apparaissent, bénéficiant de marges de manœuvre pour développer des microgrids à l’échelle du village. Ces microgrids permettent d’apporter l’électricité aux habitants sans avoir à tirer des milliers de kilomètres de câbles. Se créent ainsi des îlots énergétiques de faible puissance.

L’électricité devient accessible à tous et partout.

Dans ces zones, il est autant question de décentralisation que d’accès partagé à l’électricité, ce qui contribue à améliorer la vie des populations. L’énergie rime alors avec lumière, eau potable, sécurité, communication et éducation. C’est une révolution. Dans un village d’Afrique subsaharienne, nous avons par exemple contribué à installer un kiosque solaire sur la voie publique qui permet le rechargement des téléphones portables, des ordinateurs ou encore le branchement d’un réfrigérateur. Par comparaison, en France, il est impossible de partager une installation électrique entre deux habitations.

Revenons donc à l’Hexagone. Vous nous avez parlé précédemment de réappropriation par les collectivités et les consommateurs. Comment le paysage devrait-il se recomposer entre acteurs ?

Effectivement, je pense que les collectivités territoriales vont reprendre directement une partie de la gestion de l’énergie, comme elles sont en train déjà de le faire pour la gestion de l’eau. Avant 2030, j’imagine une majorité de collectivités équipées pour produire de l’énergie (biogaz et électricité à partir des ordures ménagères, éoliennes, panneaux photovoltaïques…). On le voit déjà en Allemagne et en Suisse. Le rapport contractuel avec les gestionnaires de réseaux de distribution devrait s’en trouver changé.

Ces gestionnaires de réseau vivent un changement de paradigme. ENEDIS ne faisait que “descendre” un fluide des unités de production vers les consommateurs. Aujourd’hui, le système n’est plus descendant : il s’agit de plus en plus d’équilibrer les flux plutôt que de les distribuer.

Du côté des fournisseurs, l’avenir est incertain. Les acteurs historiques de l’énergie vont passer par des moments difficiles, mais ils ont les moyens et la puissance nécessaires pour s’adapter. De nouveaux arrivants se proposent de commercialiser l’énergie produite localement. Leur offre est : « je vous installe vos moyens de production, je produis une partie de l’énergie que vous consommez et vous me payez une redevance pendant une durée contractuelle ». Mais il reste des zones d’ombre dans les lois et les règlements qui peuvent impacter lourdement le business model de ces acteurs. Et leur discours touche d’abord les clients industriels ou tertiaires avant de toucher les particuliers. En effet, avec la baisse des prix d’installation, pourquoi moi – client particulier – ferais-je appel à un tiers ?

Parlons aussi des acteurs du numérique, des géants comme Google ou d’autres sont capables de traiter les questions d’agrégation sur le marché de l’énergie, qu’ils s’interposent entre le producteur et le consommateur, ou qu’ils développent leurs propres moyens de production. Qui proposera demain les bons services d’ajustement au meilleur prix entre l’offre et la demande ? Les énergéticiens ? Je le souhaite, mais ce n’est pas encore sûr !

Et pour finir, qui seront les leaders de la filière photovoltaïque ? 

Pour ce qui concerne les installateurs, le moratoire sur les tarifs de rachat a eu le mérite d’éliminer les « cow-boys » de la profession. Le niveau des entreprises d’installation subsistantes s‘est nettement amélioré, surtout dans le marché du B to B. Elles sont en particulier mieux dotées de la double compétence de couverture et d’électricité qui pouvait faire défaut auparavant.

Quant aux producteurs de panneaux, l’Europe manque de stratégie face à d’autres pays beaucoup plus volontaires, comme la Chine. En 2006, l’Allemagne, le Japon et la France étaient à la pointe du sujet. Q Cells, avant allemand, a été acheté par un acteur coréen, REC par un acteur chinois. Demain, les européens pourraient devenir dépendants des Chinois pour la fourniture des modules PV. Heureusement, les industriels français possèdent deux atouts qu’il nous faut conserver. D’abord l’innovation. Le photovoltaïque organique, par exemple, est une technologie d’avenir dans laquelle nous sommes en avance. Ensuite, la structure du marché français qui est un marché de toiture avec des surfaces d’implantation petites et variées qui conviennent aux installations de faible puissance. Les producteurs de structures qui sont capables de livrer de petites quantités personnalisées en 3 semaines plutôt qu’en 6 mois sont gagnants. Espérons que l’Europe aide nos industriels pour maintenir notre ingénierie de développement.

 

Interview du 21 octobre 2016

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